LES FICTIONS : Prix Solaris 2017 : « Les Tisseurs » de Andréa Renaud-Simard ; « Troll de vie » de Pierre-Alexandre Bonin ; « Un pont dont vous êtes le troll » de Dave Côté ; « Petzis » de Michèle Lamontagne ; « Fragments d'enfer » de Michel Lamontagne ; « Fardeaux », de Sébastien Chartrand ; « Notre amour » de Claude Lalumière ; « Démonothérapie » de Geneviève Blouin. L'ARTICLE : « Quand la règle à calcul était reine, ou les calculateurs analogiques d’autrefois » de Mario Tessier. LES CHRONIQUES : « Sci-néma » ; « Les Littéranautes » ; « Lectures ».
La majorité des nouvelles a son petit quelque chose intéressant. Avec Les Tisseurs, prix Solaris 2017, le lecteur fera connaissance avec une auteure à sa première publication dans la revue, Andréa Renaud-Simard. L'univers dans lequel se situe l'histoire est original, esquissé avec suffisamment de détails et rehaussé d'un vocabulaire bien choisi qui ancre le lecteur dans les sens. Cependant, bien que le lyrisme de l'écriture et des images nous situent dans un récit plus axé sur le vécu que sur les rouages, la mécanique du vêtement qui donne une expérience demeure floue, ainsi que le monde hors de l'île, qui suscite davantage de questions sur l'arrière-monde. Ça nous reste en tête. D'ailleurs, la seconde partie du récit est moins réussie à cause de ce flou.
Suivent les deux récits lauréats de l'écriture sur place du Boréal 2017. Si le thème concernait les ponts, on peut être surpris que les deux histoires parlent de trolls. Troll de vie, de Pierre-Alexandre Bonin, est une histoire sympathique, au personnage attachant grâce au ton emprunté par la narration, mais avec une critique écologique écrite à gros traits, que seule l'humour générale du récit fait passer. Très bien mené et cohérent pour un texte rédigé en une heure. Ensuite, Un pot dont vous êtes le troll, de Dave Côté, a un format peu usuel, parodiant les livres Dont vous êtes le héros, ce qui permet à l'auteur un exercice du type "variation sur le thème de", idéal dans le contexte du défi. Le résultat est un amalgame de vignettes qui ressemblent à un brainstorming semi-organisé, auquel le ton absurde habituel de l'auteur permet d'être lisible, même si cela peut paraître gratuit de prime abord (seul la familiarité avec l'auteur permet de ne pas le penser).
Nous quittons la partie "Boréal 2017" de la revue pour continuer avec les autres fictions. Petzis, de Michèle Laframboise, m'a laissée sur ma faim. Un début brouillon, des intermèdes explicatives qui cassent, une narration détachée, des allusions non constantes à un audience et une fin sur fond de dénonciation écologique qui, bien que le thème soit cher à l'auteure, est ici moins bien amenée que dans d'autres de ses récits. Il y a bien quelques images poétiques ici et là qui nous rappellent le talent de l'auteure, mais la lecture m'a été pénible.
Fragments d'enfer, de Michel Lamontagne, m'a d'abord déconcertée par sa structure de regroupement de micro-récits, dont certains appartiennent au même univers, encadrés par le début et la fin d'une même histoire. J'ai été étonnée d'autant apprécier ce qui aurait pu être un simple amalgame incohérent, mais les micro-univers, créés en une économie de mots remarquable, les atmosphères évoquées avec efficacité, m'ont happée. Étrangement, ce sont les deux plus longues histoires qui apparaissent moins réussies dans le lot, car elles cassent le rythme de la succession.
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Fardeaux, de Sébastien Chartrand, nous transporte en Italie de la Renaissance, dans un univers uchronique que l'on devine complexe de par les détails semés ici et là, généralement à point nommé et bien intégrés pour ne pas alourdir. Le sentiment de détachement, qui caractérise le personnage principal pendant une bonne partie de l'histoire, est bien rendu et imagé, rappelé suffisamment pour qu'il nous reste à l'esprit. L'intrigue est menée avec rythme qui, sans être effréné, est constant si on exclut un passage informatif un peu plaqué. Seul bémol est le passage où le protagoniste recommence à sentir les émotions, à en être inondé. L'intention derrière le style utilisé est clair, mais malheureusement, l'effet ne marche pas. Cela demeure une excellente nouvelle dont l'univers intrigue.
Notre amour, de Claude Lalumière, est un récit prenant, même si le thème et l'imagerie utilisée (l'amour est un objet externe aux personnages) peuvent sembler peu subtils au début. L'écriture, si près des émotions, si fluide, nous emporte avec elle, jusqu'à une conclusion bien dosée. Comme toujours, Claude Lalumière m'enchante.
Enfin, le volet fiction se clôt sur Démonothérapie, de Geneviève Blouin, nous plonge rapidement dans une réalité contemporaine décalée de la nôtre, où la religion a une présence accrue suite à des recherches scientifiques ayant prouvées l'existence des démons. Les scènes d'action se suivent à un bon rythme et l'intrigue est bien ficelée. Par contre, les personnages m'ont un peu dérangés: l'exorciste athée a des airs un peu clichés, et le protagoniste, sorti tout droit des bancs d'école, est difficile à saisir: il ne semble pas prêt, ni avoir la vocation de son métier car il veut reculer dès les premières anormalités (à quoi s'attendait-il, au juste?), ce qui fait que la fin, très bien en soi, se conclut sur une phrase qui a l'air plaquée, car peu caractéristique du personnage. Cela reste une nouvelle de bonne qualité et divertissante, dans un univers parallèle rendu concret par quelques détails juste assez répétés.
La section des essais contient les deux immuables: les Carnets du Futurible et Sci-Néma Le premier - Quand la règle à calcul était reine, ou les calculateurs analogiques d'autrefois - m'a intéressé d'entrée de jeu, mais je me suis lassée car le tout manquait de structure ou de profondeur, comme si le sujet se prêtait mal à un article élaboré sans tomber dans le trop technique, alors on ne fait qu'un survol... trop superficiel, qui mène à une certaine conclusion, mais je suis restée sur ma faim, ce qui est peu ordinaire pour une chronique de Mario Tessier. Le second recense bien des films avec sa diligence habituelle, le tout structuré en thématiques, mais j'ai trouvé qu'il y manquait le mordant et l'humour pince-sans-rire caractéristique de Christian Sauvé.
Donc: un volet fiction qui commence tranquillement, sans rien de très mémorable et qui finit en force et un volet critique dont la qualité, bien que correcte, n'est pas au par de ce à quoi les chroniqueurs nous ont habitués.