Il existe, dans de nombreuses langues, un mot qui désigne à la fois l'acte de donner et celui de prendre, la charité et l'avidité, la bienfaisance et la convoitise - c'est le mot : amour.Mais qui croit encore au désintéressement ? Qui prend pour argent comptant l'existence de comportements bénévoles ? Depuis l'aube des Temps modernes, toutes les généalogies de la morale font dériver la gratuité de la cupidité, et les actions nobles du désir d'acquisition. Il n'est pas sûr cependant qu'en reléguant l'amour du prochain dans la sphère de l'illusion, nous soyons mieux à même de penser le réel. Il se peut au contraire que nous ayons besoin de ce concept démodé, et d'une autre intrigue que celle de la possession, pour comprendre la relation originelle à autrui et, à partir de là, aussi bien le rapport amoureux que la haine de l'autre homme.En s'inspirant de l'œuvre d'Emmanuel Lévinas, Alain Finkielkraut interroge d'un seul tenant les grandes expériences collectives de notre modernité et le rapport à l'Autre dans la vie individuelle. Philosophie sans doute, mais philosophie dramatisée par des personnages concrets, et par la présence de la littérature qui, à travers Flaubert, James et surtout Proust, est traitée ici en moyen de connaissance de l'homme.
L'essai s'éparpille au fur et à mesure et les bases théoriques ne sont pas tout à fait en adéquation avec le développement par après.
Le livre prétend d'attaquer les deux problèmes fondamentaux dans la tradition de Heidegger et Hegel: la rencontre d'autrui et la relation avec l'être. Or, le premier est largement développé au détriment du dernier. En s'inspirant des textes de Levinas, relate Finkielkraut un résumé de différents penseurs à l'aide des exemples littéraires.
Comment l'apparence de l'autre nous invite à la responsabilité, nous contraint à la non-liberté par son altérité n'était pas vraiment expliqué.
Reste que les idées développées font preuve d'un grand "pouvoir de dévoilement" (p.17) à l'égard des dynamiques sociales qui vont de pair avec une relation, c'est-à-dire, la séduction, la passion, le choix et l'incertitude.
La conscience de soi ne naquit pas par réflexion mais par la rencontre, le rapport à autrui (p.27). Cet autre nous interpelle et sa présence, sa capacité de juger, même avant de le faire, est appelée "visage" et est définie par son altérité. Ainsi, notre conscience se retrouve captive par l'identité: notre représentation envers autrui. En même temps, disait Sartre, le sujet ressentira/emploiera un désir pour s'échapper de l'emprise de l'autre. Or, le mieux qu'il puisse faire c'est de se rapprocher de cet autre qui restera indomptable et dont le visage est toujours en mouvement (p.59). Ce rapprochement c'est le domaine de l'érotisme. Nous ne pouvons pas avoir les deux: la connaissance ou l'altérité, la précision ou la passion. Nous effaçons notamment l'accessoire pour ne conserver que le significatif. Raison pour laquelle, les paroles de l'autre comptent bien plus que son apparence (p.57). L'amour apparaît dans l'égarement de volonté et non dans son apothéose (p.42) et une fois gagné par le sentiment amoureux, le sujet de se détache du visible pour ne s'intéresser qu'au visage(p.59)la passion impose silence aux adjectifs(p.65).
La prisonnière de Proust est utilisée pour aborder le thème de jalousie est, plus largement, la conception de possession dans les relations qui découle du mythe fusionnel de la religion: Adam et Eve qui sont un et Dieu qui serait en nous, plutôt qu'en-dehors. C'est le judaïsme qui a créé "la séparation" entre Dieu et ses sujets.
Madame Bovary de Flaubert introduit la partie politique de ce livre: l'idée dogmatique d'interpréter au lieu d'ecouter (la disqualification de la parole): le ciel est vide (sans Dieu) mais l'homme est empli de forces occultes (p.120) enterré dans son identité sociale (p.98): il est réduit à ses racines ou à sa petite enfance. Quand tu crois t'exprimer; qui parle en toi? (p.104) À qui revient l'initiative de tes actions? (p.133)
La fin du texte est trop politique pour moi. Il décrit comment les nazis ont pris les Juifs comme bouc émissaire pour tout le fardeau philosophique que l'autrui impose. Il s'aventure que le crime collectif est possible puisque "la masse mange le visage" (p.166). Il continue comment, tour à tour, Dieu ou le peuple sont en fait l'Autre.
J'aurais pu mettre une meilleure note à cet essai de Finki, mais la deuxième parti du bouquin, davantage centrée sur un propos politique m'a poliment ennuyé et s'écarte du thème de base : l'amour.
En revanche, les deux premiers chapitres regorgent de passages brillants où Finkielkraut convoque la pensée d'Emmanuel Lévinas et illustre ses analyses par des références littéraires (James, Proust surtout).
Pour Lévinas, le rencontre avec autrui se fait par l'intermédiaire de son Visage (à entendre non pas dans le sens commun du mot mais plutôt comme tout ce qui dépasse "l'idée de l'autre en moi". Le visage d'autrui c'est le dépassement perpétuel de l'idée que je me fais de lui). Or pour Lévinas, cette rencontre avec le visage est salutaire (elle dégrise le moi de sa complaisance, de sa superbe, de son égoïsme) et appelle ma responsabilité.
" (passage du livre de Finki) À ma merci, offert; infiniment fragile, déchirant comme un pleur suspendu, le visage m'appelle au secours, et il y a quelque chose d'impérieux dans cette imploration: sa misère ne me fait pas pitié; en m'ordonnant de lui venir en aide, elle me fait violence. L'humble nudité du visage réclame comme son dû ma sollicitude, et pourrait-on dire, s'il on ne craignait que ce terme n'ait succombé à la dérision: ma charité. Car ma compagnie ne suffit pas à l'Autre quand il se révèle à moi par le visage : il exige que je sois pour lui et pas seulement avec lui"
Dans le deuxième chapitre "le visage aimé", Finki nous parle de Proust pour illustrer que l'amour "ne s'adresse ni à la personne, ni à ses particularités, il vise l'énigme de l'Autre, sa distance, son incognito, cette façon qu'il a de ne jamais être de plein-pied avec moi, même dans nos moments les plus intimes". Autrement dit, l'amour chez Proust, c'est l'impossibilité de fixer l'Autre dans une image (raison pour laquelle pour certains amoureux, le sommeil de l'être aimé permet de les reposer de leur amour car le visage consent à l'immobilité). Cela va donc à contre courant de l'idée selon laquelle l'amour c'est l'unité des êtres. D'où la conclusion de Finkielkraut sur ce chapitre :
"On peut parler de communication dans l'amour tant que la dualité échoue à se muer en unité. Dès lors que l'autre n'est plus ailleurs que là où je suis, qu'il n'excède plus ma compréhension, la communication est rompue et le rapport érotique et passionné s'abolit dans le monologue".