Il est rare que je lise jusqu’au bout un livre qui m’agace, a fortiori qui m’enrage, mais je l’ai pourtant fait dans le cas de La grammaire est une chanson douce d’Erik Orsenna de l’Académie française.
C’est un court roman censé transmettre l’amour de la grammaire à travers une fable dans laquelle deux enfants font naufrage sur une île où les différents éléments de la langue ont une vie propre. De toute part, professeurs et lecteurs éblouis encensent ce livre, rendant hommage à sa poésie et à sa pédagogie ludique.
En ce qui me concerne, ce fut une lecture principalement pénible. Point de lyrisme chavirant, plutôt des métaphores bateau et des envolées faciles. Les images employées pour donner vie à la grammaire me semblaient toujours boiteuses et dénuées de toute inventivité.
Par exemple, on y découvrira que les catégories de mots (articles, noms, adjectifs…) sont des tribus. Ah oui, c’est drôlement bien trouvé pour des éléments qui doivent constamment s'associer pour former des phrases ! Clairement, le principe des tribus c’est d’être toutes mélangées les unes avec les autres !
À mes yeux, Orsenna de l’A.F. n’a ainsi fait que peinturlurer à la va-vite les règles de grammaire, plutôt que de sortir des terrains battus pour nous apporter un nouveau regard sur les choses. (Ou, simplement, de procéder avec logique.)
Comme en outre, depuis que je suis en âge de choisir mes lectures, les romans aux prétentions didactiques trop transparentes m’ont toujours gonflée au dernier degré (et insultée dans mon orgueil : ne croyez pas m’enseigner à mon insu de manière aussi grossière !), j’étais certes mal partie pour apprécier cet ouvrage. Mais la détestation, elle, m’est venue d’un passage bien particulier.
C’est le moment où la jeune narratrice décrit les interactions entre les noms et les adjectifs. Dans un premier temps, les noms vont dans des boutiques pour se procurer un adjectif à leur goût, un peu comme un vêtement. OK. Ensuite, les adjectifs demandent à passer à la mairie pour se marier avec le nom. (Ce que tout le monde attendrait de sa nouvelle salopette.) Se marier, dans l’excellente finesse de l’esprit orsennien, consiste bien sûr à accorder l’adjectif au nom. Eh oui. Or, on nous a bien expliqué qu’il y avait des noms-hommes et des noms-femmes. Si les adjectifs prennent le même genre… C’est donc un mariage gay ?
HAHAHA. Non.
« À vrai dire, c’étaient des drôles de mariages. Plutôt des amitiés. Comme dans les écoles d’autrefois, quand elles n'étaient pas mixtes. »
…
Donc non seulement les adjectifs sont successivement des vêtements, des conjoints, puis des amis, ce qui n’apporte pas beaucoup de limpidité à l’affaire (tu comprends pas, c’est poétique), mais en plus, c’est hétérocentré jusqu’au degré de l’homophobie latente. « De drôles de mariage ». Ah bon.
Et pensez-vous qu’on s’en tirerait sans une louche de sexisme ordinaire ?
« Je vais vous dire un secret : les adjectifs ont l'âme sentimentale. Ils croient que leur mariage durera toujours... C'est mal connaître l'infidélité congénitale des noms, de vrais garçons, ceux-là, ils changent de qualificatifs comme de chaussettes. »
Ah. Les hommes sont congénitalement infidèles. D’accord. Il est d’autant plus pertinent de le mentionner au sujet d’une catégorie de mots dont on a lourdement souligné qu’ils étaient de sexe masculin OU féminin.
La suite de l’histoire ? C’est bien simple : on pleure sur le sort de ces pauvres adjectifs qui, après leur mariage avec le nom, se font salement larguer, tandis que le nom va aussitôt se marier avec un autre. La métaphore du mariage ne fonctionne donc que… euh… jamais, en fait. Et c’est à vous dégoûter d’accorder les adjectifs, puisque ça finit mal pour eux.
Suis-je la seule à penser qu’Erik Orsenna, du haut de son trône académique, prend son lecteur pour un crétin ?