Mathias prend le Transsibérien en compagnie de son ami Vladimir, ou plutôt du corps de Vladimir mort, qu’il a décidé d’escorter jusqu’au village de Sibérie dont il est originaire. Au fur et à mesure que se déroule le trajet on découvre les tenants et aboutissants de l’amitié des deux hommes, qui furent rivaux auprès d’une femme, l’épatante Jeanne, étudiante française venue étudier la langue et la littérature russes à Moscou. C’est donc l’histoire tragique d’un trio impossible, tâchant de se frayer une voie à travers l’alcool et la drogue.
Ce bref roman fut d’abord, dans une première version, une fiction radiophonique diffusée sur France Culture, et rédigée au cours d’un voyage par le Transsibérien financé par Cultures France ; le chiasme est charmant. On peut lui supposer un substrat autobiographique puisque le narrateur principal s’appelle Mathias, mais les aventures qu’il vit semblent manifestement inspirées par un présent de l’écriture postérieur (le voyage en Transsibérien) et surtout par une vaste intertextualité : celle du roman russe et des auteurs de chevet de Mathias Enard, parmi lesquels Blaise Cendrars : difficile de ne pas penser à la « Prose du Transsibérien » ici puisque l’héroïne s’appelle Jeanne : ce n’est que la plus évidente de nombreuses allusions ou citations.
On voit que l’intrigue romanesque n’est pas d’une originalité bouleversante ; l’apport de Mathias Enard est donc à chercher ailleurs : dans l’intégration du roman et du récit de voyage, qui bénéficie des véritables impressions de l’écrivain ; dans une réflexion sur le désespoir qui se base sur une citation de Tchekhov qui fournit le titre : « Cette fameuse âme russe n’existe pas. Les seules choses tangibles en sont l’alcool, la nostalgie et le goût pour les courses de chevaux. » Une citation déjà amusante tant Tchekhov peut symboliser pour nous l’âme russe, et qui entre en contradiction apparente avec la donnée de l’intrigue, car s’il n’est jamais dit de quoi Vladimir est mort, le texte laisse entendre à plusieurs reprises qu’il s’agit d’un suicide.
La vraie force du livre est tout d’abord dans son style, ses longues phrases qui travaillent la langue orale et ses répétitions pour donner un véritable souffle et un véritable lyrisme au récit ; chose intéressante, le texte est suffisamment cru (pas tellement, en fait, mais à des endroits stratégiques) pour créer un contrepoint entre le sens qui reste à ras de terre et le rythme qui cherche un chant. Cette force tient aussi à la présentation sans détour par Mathias Enard, comme dans les poèmes de la « Dernière communication à la société proustienne de Barcelone » qui croisent parfois le projet de « L’Alcool et la nostalgie », de personnages à la dérive et au bord du naufrage complet. On est au-delà, me semble-t-il, du romantisme traditionnel du personnage de l’artiste souffrant et courant les sensations fortes pour y chercher du secours, tel qu’il peut encore s’exprimer par exemple chez Kerouac. Ici la fin est connue d’emblée, du moins en ce qui concerne Vladimir, et les personnages apparaissent franchement comme des épaves.
Celle qui est au cœur de l’électrique trio, Jeanne, est celle qui paraît la plus apte à s’extirper de la douleur et de l’addiction, mais c’est aussi celle qui espère pour les autres et représente une sorte de salut. Mathias, lui, ne parvient jamais à accepter les espoirs qu’elle fonde sur lui, ainsi que Vladimir qui ne cesse de l’encourager à écrire. On sent aussi chez Enard une crainte, celle de ne jamais sortir de l’ombre de ses maîtres ; dans ce texte qui date de 2011 et qui parvient tout de même à prédire sans chichis l’actuel conflit ukrainien, qui n’avait pas du tout démarré, témoignant ainsi d’une belle lucidité du regard posé sur le monde qu’il traverse, et par lequel il se laisse traverser comme sa prose française se laisse traverser par des vers russes, il essaie au moins, et non sans force. C’est un vrai écrivain voyageur car son écriture est vraiment aventureuse.