Cela faisait longtemps, très longtemps, que je n’avais pas été aussi touché personnellement par un livre. Peut être depuis Drôle de jeu de Roger Vailland, et encore… Touché dans ce qui m’a construit, dans ce qui me questionne et que je n’ose que très rarement partager.
Touché au point de me rendre jaloux, pour la première fois, de ne pas écrire. Je n’en ai jamais eu la prétention, pas même réellement le désir, et pourtant si j’avais dû écrire un livre j’eus aimé que ce fut celui-là. Jaloux de la capacité de Michel Tremblay à partager ses émotions de jeune lecteur. Ses premières découvertes d’évasion par les livres, son amours des livres, son éveil sexuel aussi. Jaloux de ne pas me souvenir de mes lectures enfantines (les livres dont vous êtes le héros, les légendes arthuriennes, Barbe bleue et probablement d’autres contes, je ne sais plus trop), de ne pas me souvenir de mes émotions à ce moment-là. Et puis, plus largement, jaloux de me dire que, que je m’en souvienne ou non, je ne saurai jamais vous partager comme il le fait, avec subtilité et douceur, le chamboulement provoqué en lui par chacune de ses lectures, l’incompréhension et le décalage vis-à-vis de son entourage et surtout, le plus important, la possibilité de trouver des modèles pour se sentir moins seul à ne pas être comme les autres.
J’aimerais, comme il le fait pour Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy (que je n’ai pas encore lu), pouvoir vous raconter comment un livre peut donner consistance à des intuitions d’ado pour légitimer la remise en cause d’un ordre établi moral ou social. Vous raconter pourquoi les Liaisons dangereuses, pourquoi le Rouge et le Noir, peut-être même pourquoi le Mémorial de Sainte-Hélène m’ont subjugué quand j’avais 14 ans.
Vous raconter aussi les mêmes sentiments de solitude à l’école face aux professeurs et aux élèves, le même sentiment d’impuissance face à l’injustice et à l’arbitraire de qui détient l’autorité. L’école des frères n’est pas l’école de la République mais il faut croire que les enseignants réagissent finalement tous un peu pareil face à des élèves un peu plus armés pour remettre en cause une autorité indiscutée.
Vous raconter ce sentiment de libération face au carcan dans lequel on se sent enfermé par les adultes même bien intentionnés. Mais comment faire part de nos déviances, ou de ce que l’on croit être des déviances, quand tous les modèles que l’on a sont bien pensants ? Comment faire part de nos sentiments et de l’humiliation face à notre condition sociale si l’on n’a pas de modèle non plus pour appréhender la complexité du monde au-delà des bons et des mauvais ?
Si vous ne devez lire qu’un seul Michel Tremblay, lisez celui-là et ne vous arrêtez pas là. Les chroniques du plateau et tout particulièrement Des nouvelles d’Edouard sont tout aussi magnifiques.