Je ne connaissais pas Minh-ha avant de me lancer dans ce livre. Je l'avais seulement vue référencée dans quelques articles féministes de sociologie. Moi qui pensait me lancer dans une lecture théorique sur le féminisme postcolonial et sur l'intersectionnalité, j'ai été agréablement surprise par l'écriture si poétique de l'autrice, par ses développements si rafraîchissants sur l'acte d'écriture, l'acte de faire récit, sur l'identité et sur l'altérité.
Le troisième chapitre propose une réflexion sur la différence (sexuelle, raciale...) tellement enrichissante, surtout à une époque où la mode est à la revendication de l'altérité et de la marginalisation de notre identité par rapport à une pensée dominante. Plutôt que de continuer à parler dans le langage « eux/elles-nous », qui favorise l'exclusion, Minh-ha propose de s'attaquer à la racine du problème, c'est-à-dire aux processus même de différenciation produits par les divers systèmes d'oppression. Construire son identité en accentuant les différences - précisément produites par le patriarcat, l'idéologie raciste, la pensée occidentale, etc. - consiste finalement à accepter les catégories que ces systèmes imposent. Pour le dire aussi simplement et poétiquement que Minh-ha : « Difference undermines the very idea of identity. » En cela, Minh-ha se rapproche du féminisme matérialiste puisque, pour elle, la construction de la différence est aussi celle de la domination. Elle remet en cause l’idéologie « white-male-is-norm » qui produit et entretient l'altérité - et l'homogénéité - des catégories « femme » et « femme de couleur ».
La critique de ce système de pensée dualiste permet alors à Minh-ha de déconstruire l'identité et la subjectivité en tant que différences : « Whether I accept it or not, the natures of I, i, you, s/he, We, we, they, and wo/man constantly overlap. They all display a necessary ambivalence, for the line dividing I and Not-i, us and them, or him and her is not (cannot) always (be) as clear as we would like it to be. Despite our desperate, eternal attempt to separate, contain, and mend, categories always leak. » Le refus d'un hermétisme identitaire et la valorisation d'une présence multiple rejoignent les réflexions énoncées au premier chapitre quant à la subjectivité dans le texte littéraire, qu'on associe trop souvent exclusivement avec l'individu l'ayant écrit. Minh-ha rappelle que le texte (et le récit) ne fonctionnent que par leur circulation, et que l'écriture et la lecture ne peuvent pas dévoiler l'identité comprise comme individualité : « For writing, like a game that defies its own rules, is an ongoing practice that may be said to be concerned, not with inserting a "me" into language, but with creating an opening where the "me" disappears while "I" endlessly come and go, as the nature of language requires. »
L'écriture et l'énonciation, tout comme la lecture et l'écoute, sont des pratiques constitutives d'une identité et d'une conscience collective, puisqu'elles permettent de transmettre et de préserver une mémoire parfois oubliée, tue, ou simplement considérée comme étant « juste » une histoire. « Perhaps the story has become just a story when I have become adept at consuming truth as fact. Imagination is thus equated with falsification, and I am made to believe that if, accordingly, I am not told or do not establish in so many words what is true and what is false, I or the listener may no longer be able to differentiate fancy from fact (sic). »
En remettant en question l’idée communément admise qu’« une histoire n’est qu’une histoire », Minh-ha réexamine, dans le dernier chapitre, l’importance du récit dans l'édification d'une conscience historique collective. Le récit, accusé de n'être que mensonge, fabulation, imagination, n'est pas préoccupé par sa véracité puisque son rôle n'est pas de distinguer le factuel du fictionnel, mais bien d'expérimenter le monde, d'en faire voir différentes visions, de le réactualiser. L'acte de faire récit - un rôle par ailleurs souvent endossé par les femmes -, est essentiel dans la mesure où, indépendamment de la véracité de l'histoire, son effet le transcende : il implique de faire communauté, de continuer à créer et à le raconter à nouveau pour le faire vivre : « The story depends upon every one of us to come into being. It needs us all, needs our remembering, understanding, and creating what we have heard together to keep on coming into being. »
Ces propositions font bouillonner mes propres lectures des fictions qui relatent les violences coloniales et patriarcales perpétrées dans les Amériques : la lecture et la réactualisation de ces textes est une façon de les garder vivants, de préserver et de transmettre les mémoires fragiles, mais ô combien riches, que la littérature occulte et dévoile sans cesse dans la difficile nécessité de dire.