1) "Darlène est pas attardée – un test de QI l’avait plus tard démontré, elle est même intelligente, mais ça se voit pas du premier coup d’œil. Si quelqu’un devait la décrire, par exemple l’homme gras et chauve de tout à l’heure, il aurait dit quelque chose comme eh ben, en partant est vraiment pas grosse, même que j’dirais maigre, cute itou, dans le sens de belle, mais pas sexy, mais ça dépend pour qui, pis elle a pas l’air vite, fait que globalement : Mitsou dans le temps de «Bye bye mon cowboy», sans les seins, avec les fesses. Si on avait plutôt demandé à son âme sœur, il aurait dit quelque chose comme elle a de belles grosses lèvres roses qui s’éparpillent et quelque chose de troublant dans ses grands yeux verts, et elle aurait répondu merci c’est beau comment tu me décris et il aurait ajouté ça fait plaisir t’es un record de beauté et là wo exagère pas, mais son âme sœur existe pas, et cette conversation non plus, en tout cas pas encore, pas pour l’instant, pas pour les quelques dizaines de pages à venir.
[...]
C’est beau dehors, l’été et Montmorency tout en même temps. Surtout les noms de rue et la couleur des maisons, les jardinières de géraniums et les ballons de basket. C’est vrai, c’est doux. Il y a des madames qui font l’épicerie à pied, des messieurs qui attendent l’autobus comme une nouvelle vie, des vieux qui essaient de rester en forme en marchant dans le stationnement de leur hospice et des jeunes qui déposent des pétards dans les escaliers. Rien est pour toujours l’été, à Momo, à part peut-être ce souffle d’insouciance et de tristesse qui y règne parfois. Souvent."
2) "GREG – Nenon, le micro ben fort, désolé si la soirée est finie c’t’à cause de c’t’osti de conne là à ma droite. Fait que là, Marie a se sent mal, a se sent mal, ça a pas d’osti de sens, t’a connais en plus ça y prend rien...
Darlène a déjà vu Marie-Laurence pleurer parce qu’il y avait une lime écrasée sur le trottoir.
GREG – Là, moi je fais genre t’es-tu sérieux mon osti de cabochon, man ? Pour qui tu te prends toi là, j’m’en crisse-tu, eille je pognais les nerfs là, j’y dis j’m’en crisse-tu que tu sois dans Bleu boucane pis qu’tu t’penses ben hot là tant qu’à moi t’es un gars comme les autres, là y’arrive y dit attention à c’que tu dis pis y m’pogne, un coup de même, fait que là je le pousse un coup, man j’l’ai poussé y’avait trente-sept bounceurs dans même seconde, fait que là y dit non laissez-le on fait juste parler, fait que là j’y dis ta gueule t’es juste un osti de sans-génie qui a pas d’classe qui sait pas comment parler, ma blonde ça fait deux ans j’sors avec, fais rien qu’attention à c’que tu dis, j’m’en crisse ben raide de toi pis là ça s’est fini de même, j’parti en crisse, j’parti à genre quatre heures du matin j’tais rendu tu seul dans le bar j’m’ostinais avec, là quand j’me suis levé le lendemain, gros texte de lui sur Facebook qui m’invite à son show du vendredi, billets VIP, billets gratuits, y s’excusait à moi pis Marie pis toute.
DARLÈNE – Pis ?
GREG – J’pas allé à son show.
DARLÈNE – Eille, j’espère que t’es pas allé à son osti de show de marde."
3) "— Vous veniez faire quoi, là ?
— S’acheter de la bière. On va boire ça sur le balcon chez nous, ça te tente-tu de venir?
La maison d’Andrew est isolée de toutes les autres maisons de Montmorency. De l’avenue Ruel il faut prendre une petite rue très à pic, monter la pente, la côte, marcher un peu et on s’y retrouve entre quelque part et nulle part. Verte aux volets bleus, sur deux étages avec une cheminée et juchée en haut d’une butte illogique géologiquement, elle est le non-sens qui donne tout son sens à Momo. Sans elle, probablement qu’un jour, la chute aurait arrêté de chuter.
— Ouais."
4) "Darlène, elle, marche un peu, redescend la côte, la pente, la petite rue très à pic et l’avenue Ruel jusqu’au boulevard Sainte-Anne, jusque chez elle et d’un pas un peu triste parce que l’impression d’avoir été bernée. Une décennie à marcher dans les mêmes rues, à descendre les mêmes escaliers, à commander de la slush au même dépanneur. Avoir fait le tour et le refaire encore, encore et encore, tellement que le cercle commence à prendre des allures de dôme, de sphère qui s’avance dans l’espace-temps, qui fige tout sur son passage comme une pluie de cendre, comme un déversement de regrets, et tout ça qui tombe doucement, si doucement en fait qu’on s’en rend pas compte ou presque. Et quelqu’un l’appelle, Darrrlène Darrrrlène Darrrrrrlène, sur un ton illuminé, sur le ton d’une divinité, sur le ton aussi de quelqu’un qui a quelque chose d’important à dire. L’oreille tendue, elle suit l’écho des lettres de son nom, le r surtout, plus audible que les autres, et allant de souffle en souffle, en se laissant faire, elle arrive au commencement, au point de départ, au pied de la chute Montmorency, avec l’eau qui tombe en trame de son et l’odeur de l’eau douce dans chaque respiration, face au remous, et la chute lui parle.
T’es juste au début, t’es juste au milieu du début.
— Je suis déjà tellement fatiguée.
Ça fait des milliers d’années que je me déverse, que je me vide, que je me regarder passer, été comme hiver, sans savoir où je m’en vais, sans pouvoir m’arrêter."
5) "La soirée où ils s’étaient tombés dessus, après cinq ans sans s’être vus, dans un party de maison à Montmorency. Les jours qui avaient suivi, qu’ils avaient passés à se trouver beaux, dedans comme dehors, à l’endroit comme à l’envers, en longeant tranquillement le fleuve Saint-Laurent. Ils se sont aimés d’amour pendant trois ans.
Un matin de printemps, Darlène s’est réveillée le cœur vide. Je t’aime plus, qu’elle lui a dit.
C’était pas la première fois qu’elle lui disait ces mots-là, mais c’était la première fois qu’elle le disait avec un s muet."