"La certitude d'avoir été un jour, ne serait-ce qu'une fois, aimé, et c'est l'envol définitif du coeur dans la lumière". P.123
"L'empathie c'est, à la vitesse de l'éclair, sentir ce que l'autre sent et savoir qu'on ne se trompe pas, comme si le coeur bondissait de la poitrine pour se loger dans la poitrine de l'autre. Ce n'est pas par le toucher qu'on sent le mieux mais par le coeur. C'est le plus puissant organe de connaissance, et c'est une connaissance qui se fait sans aucune préméditation, comme si c'était plus nous qui faisions attention à l'autre, comme s'il n'y avait plus qu'une attention pure et une bienveillance fondée sur la connaissance de notre mortalité commune". p.16
"Je n'ai jamais rencontré d'adorateurs de Dostoïevski mais des gens qui avaient été brûlés par cette lecture. Il parle des âmes comme de l'enjeu d'une bataille quand Proust parle du moi. Proust est un esthète et Dostoïevski un vivant. C'est un éclat pur de vie, comme une étincelle qui saute du feu"
p.62
"Dans la société occidentale, tous les chemins nous sont donnés pour nous perdre. Le seul qui nous soit enlevé est le vrai chemin. La véritable écriture, c'est quand on est attendri par quelqu'un : le ciel qui est en nous cherche les petits morceaux de ciel qui sont en exil sur cette terre. Cet exil est terrible, c'est pourquoi le ciel qui est en nous ne se trompe jamais dans ses choix" p.48
"L'autre jour, j'ai vu un oiseau magnifique dont j'ignorais le nom. J'ai vu ce manque: il était aussi grand que la beauté que je voyais. C'est attristant d'ignorer le nom de ce qu'on aime. C'est un rien de mélancolie pure. Quand on le connaît, le nom vient se poser délicatement dans notre esprit comme un oiseau sur notre main. Nommer ce qu'on aime, c'est l'aimer encore mieux, c'est un surcroît d'amour" p.31
"Je voudrais alléger cette vie, mais par le vrai et non par le faux. Le cœur brûlant et muet peut engloutir toutes les métaphysiques, tous les livres révélés. L'amour embrasse toutes les saisons du temps et les rassemble. En une seule seconde, il fait une grève de tout l'or de l'autre. On n'a qu'une vie, et on l'écrit en la vivant. Les ratures sont nos blessures, mais tout est gardé. Peut-être qu'en mourant on emporte notre manuscrit avec nous, avec ses obscénités ou ses splendeurs, ses fautes d'orthographe et sa calligraphie incertaine. Quand c'est bien écrit, alors hosanna ! Parfois même les ratures sont belles comme des enluminures. Certaines souffrances sont belles comme des œuvres d'art". p.46
"La bonté, c'est simple : par définition on n'en a pas. Elle n'a pas de place dans le monde. Donc quand elle est là c'est toujours un miracle. C'est la plus grande surprise, tandis que le mal est inscrit au programme depuis toujours. Le mal, c'est la place des ténors, il est la chose la plus banale , ce à quoi je m'attends toujours. Tandis que la bonté, c'est un oiseau égaré parmi les cuivres et les cordes de ce mauvais concert, c'est le grand naturel du cœur qui est à chaque fois inattendu " p.67
"Le centre c'est le coeur: c'est le plus faible mais il est aussi invincible. En effet, le Christ a perdu et il perdra toujours, mais c'est en raison même de cette faiblesse qu'il triomphe, et ce triomphe n'est pas celui du monde". p.67
"Une belle vie c'est une vie où on a beaucoup souffert": cette parole est celle d'un Gitan. Elle est magnifique. Même ceux qui ont été broyés par la vie retrouvent une dignité de seigneurs" p.76
"De la littérature, il me reste la folie du prince Mychkine, qui est épileptique et idiot, mais qui a une lumière et une force plus grandes que ses aveuglements. Même battu, il gagne, gagne et gagne."
p.77
"Pour ma part je n'aime pas qu'on m'explique: j'aime mieux écouter avec mes yeux".
"Moi, j'attends toujours une présence: la mienne et celle de l'autre".
"Moi qui suis entêté de solitude, je dis que le plus merveilleux de tout, c'est le sourire. C'est une des plus grandes finesses humaines. C'est presque un avant-goût de la vie d'après, comme une fleur de l'invisible [...] un vrai sourire, c'est le sourire de quelqu'un qui a tout trouvé: il n'y a plus ni calcul ni séduction". p.109
"Car il faudrait parler aussi des larmes. Il y a aussi des larmes qui sont ineffaçables et qui témoignent de l'insistance de la même vérité. Ce sont deux preuves d'une existence qui excède la nôtre. Les larmes et les sourires écrivent sur les visages. C'est sur eux que se lisent la douleur et la bonté pures. Très peu de choses méritent d'être crues, mais voir soudain la douleur et la bonté de quelqu'un, c'est comme trouver le nord quand on ne savait plus où on en était: tout à tout tout s'oriente, même s'il y a des douleurs contre lesquelles on ne peut rien. Les larmes comme les sourires allument le visage et l'éclairent, comme si on nous avait donné un visage inachevé, et qu'il ne trouvait sa perfection dans cette vie que dans la violence pure d'une rencontre ou d'une perte. Dans la grande douceur brûlante des larmes ou du sourire. La vérité naît dans le ravinement des larmes ou dans le petit berceau des lèvres, car le sourire donne aux lèvres le dessin d'un tout petit berceau un peu tremblant". p.110
"J'accorde plus de foi à une parole déchirée et tâtonnante ou au babillage d'un nouveau-né qu'à un dogme". p.120
"La présence vive de la personne, avec ses ombres et ses failles, c'est pour moi un jour de fête".
"Ce ne sont pas les poètes qui donnent la plus grande lumière, mais ceux qui ont aperçu une lumière plus belle que la poésie. Ce qui est effroyable quand quelqu'un meurt, c'est de ne plus pouvoir poser sa main sur l'épaule de l'autre et lui confier quelques mots simples. Chaque fois qu'on enterre quelqu'un qu'on aime, il se passe ceci: on vous prend vivant un morceau de vous-même et on le fourre en terre. Penser cette pensée-là jusqu'au bout est presque impossible, parce que c'est trop déchirant. Pourtant, l'univers continue à nous fournir des consolations et des énigmes très douces, et ce sont à elles qu'il faut faire attention si nous ne voulons pas périr de chagrin". p.159
"La vie spirituelle n'est peut-être rien d'autre que la vie matérielle accomplie avec soin, calme et plénitude: quand le boulanger fait parfaitement son travail de boulanger, Dieu est dans la boulangerie. Le ciel, avec le Christ, descend sur terre un tout petit peu plus qu'il ne le fait d'habitude et trouve ici ou là, grâce au travail des coeurs, sa place en creux...".p.160