Appartenant à la deuxième vague de la collection des Contes Interdits, Pinocchio a de quoi dérouter son lecteur. Est-ce une oeuvre destinée à un lecteur averti? Oui. Est-ce qu'il y a des chances pour que vous vous dites : «Ben voyons... Pourquoi je lis ça? C'est ben fucké!» sans toutefois pouvoir arrêter votre lecture? De grandes chances. Est-ce que le roman risque de déranger ou de choquer certaines personnes? Absolument. Mais lorsqu'on entre dans l'univers d'un Conte Interdit, il faut bien s'attendre à l'être. Si vous avez soif de curiosité morbide, vous avez le bon roman entre les mains.
Un des premiers aspects à souligner est d'ores et déjà ses références à l'oeuvre originale. Elles sont pour la plupart de belles trouvailles, nombreuses et exploitées d'étonnantes façons. On y retrouve aisément Pinocchio sous les traits de Patrick Nocchio, un adolescent amnésique d'un passé qu'il est mieux pour lui d'oublier. Au cours de la lecture, on essaie de deviner ce qui a bien pu précédé l'incident ayant occasionné cette perte de mémoire pour nous aider à comprendre comment il en est venu à devenir un personnage aussi profondément perturbé. Joseph, un vieil homme alcoolique fabriquant et réparant des jouets et grand-père du personnage principal, et Jim, un sans-abri étant l'alter-ego du criquet Jiminy, sont également des figures présentes dans l'histoire. L'une indifférente, l'autre sage et bienveillante. Le Chat, le Renard et la Fée Bleue sont également des surnoms ou pseudonymes judicieux. Nous n'échappons pas non plus à une représentation cynique de la baleine.
Cet extrait en début de roman donne le ton : «Coudonc, le jeune, t'es-tu fait en bois?» À elle seule, cette réplique du vieux fou définissait bien l'impression qu'avait Patrick d'avoir été sculpté dans le bois le plus dur, de n'être qu'un jouet détraqué, un pantin parmi tous ceux qui, abandonnés, peuplaient cette lugubre maison. (p.28)». Et il y en a tellement d'autres. D'habile manière, les termes pantins, marionnettes et jouets, sont utilisés ici au sens propre comme au figuré. L'auteure est arrivée à écrire une oeuvre où le second degré est à l'honneur. Le récit regorge de métaphores savoureuses entre le vécu des personnages et les manipulations dont on peut faire l'objet au cours de sa vie. Aussi, le descriptif de la maison du vieux Joseph est un tour de force, car tout au long du récit, la vision que l'on se fait de ce lieu lugubre arrive à rester imprégnée dans notre esprit, comme le sentiment de profond dégoût. Tous ces jouets ajoutent à l'ambiance glauque et arrivent à faire naître un malaise chez le lecteur. Certains cauchemars du protagoniste sont carrément «creepy». Je ne voudrais, personnellement, pas me retrouver enfermée au pays des jouets.
Que serait l'histoire de Pinocchio sans tous ces mensonges? Cette adaptation ne boude en rien le thème de l'oeuvre originale. Au contraire, le sujet du mensonge est apporté et démontré à l'aide d'une troublante problématique actuelle. À l'ère de l'Internet et de ces réseaux sociaux, n'importe qui peut prétendre être ce qu'il veut et raconter tous les mensonges qu'il souhaite derrière un écran d'ordinateur. La frontière entre le réel et l'invention est mince et sans garantie. Bien sûr, le roman aborde le sujet dans un cadre fictionnel, mais démontre avec éloquence que les fraudes et arnaques sur le Net existent bel et bien dans la vie de tous les jours. Vers la moitié du roman, on a par contre l'impression d'avoir fait le tour du sujet et cela apporte un léger effet de longueur. Dans cette oeuvre tordue, les différentes formes de manipulation exercées par le personnage principal font en sorte que celui-ci en retire ici fierté et satisfaction au lieu d'un sentiment de culpabilité.
Néanmoins, cette déviance n'est que le début du côté obscur. L'aspect psychologique de Patrick est effrayant et fascinant à la fois. La vie ne semble pas vouloir lui faire de cadeaux (Seigneur, non!) et l'aider à prendre la route vers un avenir meilleur. À bien des moments, on est tiraillé entre deux types d'émotions ; vouloir compatir à sa cause ou vouloir le juger et le condamner amèrement pour ces actes ignobles (aussi nombreux et variés soit-ils). Avertissement : amoureux des animaux, vos coeurs sensibles rateront fort probablement un bond... ou plusieurs. Le dénouement de toute cette histoire apporte des réponses aux éléments soulevés à l'aide de divers flash-backs intriguants qui ont précédé dans le récit et vient capter de nouveau pleinement l'intérêt. Comme il est rare qu'un Conte Interdit ait une fin heureuse, on a ici droit à une finale saisissante et diabolique.
Maintes réflexions me traversent l'esprit, mais il faut lire Pinocchio pour comprendre. Il n'est pas simple d'élaborer sur un roman tel que celui-ci sans en dévoiler son contenu et certains éléments-clés. On dit souvent qu'une image vaut mille mots... Il est rare que je commente à ce sujet, mais la page couverture de Pinocchio est sublime et est fort probablement la plus évocatrice du lot. Elle met parfaitement en lumière l'essentiel des éléments perturbateurs présents dans le roman. Donc, chapeau à son concepteur !
En somme, est-ce que l'auteure a réussi son mandat d'offrir une version inédite du célèbre conte qui marque les esprits ? Oui et à bien des niveaux. Lorsqu'on constate qu'il est le premier roman de Maude Royer destiné à un public adulte (et dans le domaine de l'horreur en plus), son résultat est d'autant plus surprenant. Cette version du conte est malsaine, choquante et franchement perverse. On se demande parfois où l'auteure a bien pu prendre toutes ces idées et rapidement, on abandonne la réflexion en se disant qu'il vaut peut-être mieux ne pas le savoir...! ;)