Les recueils de nouvelles ont la réputation fondée de souffrir d'inégalité, et particulièrement ceux qui regroupent les écrits de plusieurs auteurs/autrices dans un même lieu. C'est souvent ce qui explique la note générique de 3/5, parce que certaines nouvelles étaient si extraordinaires qu'elles vaudraient un 5/5, mais que leurs voisines étaient plus du domaine de l'ordinaire que de l'extraordinaire...
Mais ce recueil m'a tellement surprise. Bien entendu, j'ai préféré certaines nouvelles à d'autres. Mais globalement, ce 4/5 est vraiment mérité, les nouvelles peu marquantes formant la minorité ici.
Il y a d'abord la rocambolesque nouvelle de Geneviève Brouillette, « L'art de la déshydratation ». Histoire banale et banlieusarde en apparences, mais au détour violente et malsaine. Un certain suspense persistait, cherchait à se faire sentir. J'étais tenue en haleine et je me demandais qu'allait être la suite. La finale m'a fait sourire. Comme quoi souvent, les petites familles les plus beiges ont elles aussi de lourds secrets.
Il y aussi la très touchante nouvelle « Le dernier », d'Annie L'Italien. Courte mais efficace, cette nouvelle est colorée et grise à la fois. La forme était délicieuse: c'était ce qui faisait la beauté de cette nouvelle. J'ai souri, j'ai été touchée par cette histoire de famille qui aurait pu être la mienne, et celles de plusieurs autres familles. C'était la seule nouvelle qui ne parlait pas de saveurs et de papilles gustatives, mais bien d'amour, par le biais de la nourriture.
Finalement, on ne peut être indifférent à la nouvelle « Le temps des pommes », de François Lévesque. J'ai tellement pleuré, j'ai complètement été bouleversée. Et ce, dans l'espace des tout derniers mots seulement. On comprend soudainement le pourquoi de cette nouvelle qui semblait plutôt abstraite au départ. Tout se clarifie, une loupe est posée, les nuages se tassent.
Ce qui fait la force de ce recueil pour moi, c'est la gamme d'émotions par lesquelles je suis passée. Je m'attendais à saliver, à avoir faim, à me délecter des descriptions de plats alléchants, à voir des mirages de gastronomie, des effluves fictifs... Mais ce n'était pas du tout le genre d'expérience que j'ai vécue.
C'est difficile de faire vivre des émotions aussi fortes par le biais de la nouvelle. Ne faisant que quelques pages, s'attacher aux personnages semble moins naturel, on se soucie peu de leur sort. Il est aussi complexe de monter une intrigue en quelques lignes seulement. C'est pourquoi la plupart du temps, j'aborde les recueils de nouvelles comme du divertissement plutôt que de l'art, qui me susciterait des émotions et aurait le potentiel de me toucher.
Même si c'est habituellement un défi, à mon avis, pour les recueils de nouvelles, celui-ci l'a merveilleusement bien relevé.
J'ai détesté la Nathalie de Geneviève Brouillette, j'ai été choquée par les agissements de François, j'ai été surprise par la réaction de Linda.
J'ai halluciné avec Patrice Godin, entre bouette, sueur et délire.
J'ai senti la tarte aux pommes dominicale de François Lévesque, et j'ai pleuré quand j'ai tout compris.
J'ai crevé de faim avec l'artiste de Geneviève Lefebvre.
Je suis retournée dans mon Saguenay natal avec Samuel Larochelle et le fromage Boivin en grains.
J'ai tout fait ça en 193 pages. C'était un merveilleux voyage.