"Naissance de la clinique" est sans doute la moins lue et la moins commentée de toutes les monographies foucaldiennes. Publiée pour la première fois en 1963, cette "archéologie du regard médical" n'a jamais suscité le même intérêt que des ouvrages désormais classiques comme "Les Mots et les choses" (1966) ou "Surveiller et punir" (1975).
Moi aussi, je suis venu à ce livre assez tardivement, un peu par hasard, après avoir lu une bonne part du reste de l'oeuvre foucaldienne. Il m'est difficile, dès lors, de l'évaluer sur ses propres mérites en faisant abstraction des multiples manières dont cette étude se rapporte au reste de l'oeuvre. Foucault soulignait d'ailleurs lui-même le rapport de continuité entre la recherche menée dans Naissance de la clinique et celle publiée auparavant sous le titre d'Histoire de la folie (1961). A en croire l'auteur, l'étude sur l'origine de la médecine moderne se serait composée avec "les chutes" de son premier grand ouvrage. Néanmoins, à lire le livre aujourd'hui, on est moins frappé par les similitudes entre l'étude sur la folie et celle sur la médecine moderne que par les multiples manières dont cette dernière préfigure les best-sellers qui suivront.
Dès la préface du livre, en effet, Foucault nous décrit son projet d'historien de la médécine moderne en des termes qui font penser à "l'Archéologie du savoir" (1969), le grand ouvrage méthodologique qui suit "Les Mots et les choses". Il s'agit pour l'auteur d'échapper à "la fatalité du commentaire" (p. 14), une pratique de lecture paradoxale mais très répandue dans le domaine de l'histoire des idées et qui consiste à essayer de traduire des textes anciens dans un langage plus contemporain tout en restant totalement fidèle à leur sens original. Ce que tente de faire ici Foucault n'a rien en commun avec une telle pratique plus reproductive que proprement productive d'analyse du discours. Bien loin de chercher à comprendre comment les pionniers de la médecine moderne comprenaient eux-mêmes leur contribution à l'histoire de leur discipline, Foucault s'interroge sur les conditions de possibilité et les limites de l'expérience médicale moderne. Autrement dit, il comprend la science médicale comme une pratique socialement et historiquement construite et dont la génèse et le développement ultérieur sont tributaire de certaines conditions contingentes. C'est cette même pratique de lecture à la fois historique et critique qu'il appliquera plus tard, dans "Les Mots et les choses", à des disciplines comme la biologie, la linguistique et l'économie. En ce sens, "Naissance de la clinique" peut effectivement se comprendre comme l'essai d'une méthode radicalement nouvelle dans le domaine de l'histoire des idées.
Quels sont les fruits de cette méthode? Négativement parlant, elle invalide le mythe d'un développement linéaire de la science et de la pratique médicales qui seraient à comprendre comme un raffinement des méthodes d'observation et des techniques de soin et comme une accumulation continue des connaissances à travers le temps. Du point de vue archéologique de Foucault, une telle conception de l'histoire de la médecine nie les ruptures paradigmatiques ou épistémiques qu'il y a eu entre le début du XVIIIe siècle et le temps présent. Si, de fait, la médecine s'est toujours posé pour but de guérir le corps malade, la façon d'appréhender ce corps et la maladie qui l'habite a été bouleversée de fond en comble en l'espace de quelques décennies. Foucault décrit ce boulversement en trois étappes.
Jusqu'au XVIIIe siècle, la médécine "classificatrice" ou "nosologique" conçoit la maladie sur un mode essentialiste, comme une pathologie qui a une existence propre, autonome et qui envahit le corps de l'extérieur. Pour le médecin d'avant la Révolution française, il existe diverses espèces de maladies, comme il existe diverses espèces de vertébrés. D'où l'idée que "pour connaître la vérité du fait pathologique, le médecin doit abstraire le malade." (p. 26) Plutôt que de s'attarder sur le corps concret agonisant devant lui, il doit tenter de reconnaître, à travers les symptômes que celui-ci exhibe, l'espèce de la pathologie dont il souffre. Pour ce faire, le médecin doit littéralement soustraire de son observation les particularités individuelles du patient qui ne font que contaminer son analyse. Il doit diriger son regard au-delà du malade concret vers la forme générale de la maladie. Pour Foucault, cette façon singulière d'appréhender le malade explique pourquoi la médecine pré-moderne ne s'intéresse que fort peu au déroulement de la maladie dans le temps. Elle explique aussi pourquoi, pendant toute cette période, on considère que l'hôpital constitue "un lieu artificiel où la maladie transplantée risque de perdre son visage essentiel." (pp. 37-38) Mieux vaut soigner le malade en famille, puisque "le contact avec les autres malades, dans ce jardin désordonné où les espèces s'entrecroisent, altère la nature propre de la maladie et la rend plus difficilement lisible." (p. 38)
C'est lors du XVIIIe siècle que commence à se développer, en marge de la médécine "classificatrice" ou "nosologique", une nouvelle conception de la maladie, centrée sur la notion d'épidémie. Celle-ci n'est plus comprise comme une manifestation concrète d'une pathologie invariable et essentielle mais comme un phénomène unique et jamais répété dont la prévalence dépend de certains déterminants liés à l'environnement physique et social. Au vu de son individualité historique, l'épidémie requiert un mode d'observation et de gestion particulier: "phénomène collectif, elle exige un regard multiple, processus unique, il faut la décrire sur ce qu'elle a de singulier, d'accidentel, d'inattendu." (p. 47) Afin de répondre à cette nécessité, à la fin du XVIIIe siècle, l'État met sur pied un imposant appareillage bureaucratique centralisé qui coordonne "la présence généralisée des médecins, dont les regards croisés forment un réseau et exercent en tout point de l'espace, en tout moment du temps, une surveillance constante, mobile, différenciée." (p. 55) En France, cette vision de la profession médicale nationalisée trouve son incarnation institutionnelle dans la Société royale de médecine, véritable point de centralisation du savoir ayant pour mandat de juger de la validité de la connaissance médicale et d'encadrer l'exercice de la pratique. Cette institutionalisation de la médecine de l'épidémie va de pair avec un élargissement de son mandat, faisant du médecin une espèce de prêtre du corps et de la pratique médicale une activité publique, désintéressée et contrôlée, prise en charge par l'État. En même temps, l'institutionalisation de la médecine donne lieu à l'élaboration d'un savoir axiologique sur l'homme sain, non malade. Dorénavant, la médecine prend appui sur "l'analyse d'un fonctionnement 'régulier' de l'organisme pour chercher où il est dévié, par quoi il est perturbé, comment on peut le rétablir." (p. 61) La médecine, de ce fait, prend une posture normative, s'appuyant sur l'opposition entre le normal et le pathologique.
C'est dans cet espace historique, social et institutionnel nouveau que se constituera, aux alentours de la Révolution, la médecine moderne, centrée sur le regard clinique. Évidemment, Foucault ne met pas en doute l'existence de cliniques beaucoup plus anciennes. Il souligne, néanmoins, que celles-ci avaient une fonction différente et étaient organisées tout autrement. Tout au long du XVIIe et du XVIIIe siècles, les cliniques ont pour fonction première de "réunir et de rendre sensible le corps organisé de la nosologie." (p. 89) Plutôt que de permettre au chercheur d'approfondir sa connaissance des pathologies connues ou d'en découvrir de nouvelles par le biais d'un examen rigoureux d'organismes malades, elles présentent l'état du savoir déjà acquis. Ces protocliniques n'admettent pas n'importe quel malade, mais sélectionnent des cas illustratifs des différentes pathologies connues afin de permettre aux maîtres d'enseigner leur savoir à des élèves nouveaux. A strictement parler donc, la protoclinique d'avant l'âge moderne "n'est pas en elle-même une expérience, mais le condensé, à l'usage des autres, d'une expérience antérieure." (p. 92)
Les cliniques modernes fondées un peu partout en France à partir de l'an III ont un tout autre rôle. Lieu de croisement entre le savoir théorique, l'enseignement et la pratique médicale, elles opèrent comme des institutions productrices de la connaissance médicale s'appuyant sur "un empirisme contrôlé" (p. 121). Dans la clinique, le regard du médecin constitue le corps du malade comme un objet de savoir qu'il pénètre pour en comprendre le dysfonctionnement. Or, il ne faut pas s'y méprendre: le regard du médecin n'est pas un regard naïf débarasé de toute préconception théorique antérieure. Le regard médical ne se contente pas de constater ce qui se donne à voir mais s'appuie sur un système général de connaissances de la nature et de l'homme en société. Ce n'est pas non plus un regard passif, mais celui d'un médecin supporté et jusitifié par une institution qui a un pouvoir de décision et d'intervention, un regard qui creuse, qui compare les malades entre eux, qui retrace l'évolution des symptômes à travers le temps, etc.
C'est donc dans le cadre de la clinique comme institution historiquement détérminée que s'est développée la médecine moderne selon Foucault. Elle atteint sa forme actuelle, au début du XIXe siècle, au moment où le regard pénétrant du médecin "s'enfonce dans l'espace qu'il [s'était] donné de parcourir" (p. 191) et que la méthode clinique se conjugue avec l'anatomie pathologique. Du coup, la maladie n'est plus conçue comme "un faisceau de caractères disséminés ici et là à la surface du corps et liés entre eux par des concomitances et des successions statistiquement observables; elle est un ensemble de formes et de déformations, de figures, d'accidents [...] qui s'enchaînent les uns aux autres selon une géographie qu'on peut suivre pas à pas." (p. 191) En somme, au regard de la médecine moderne "anatomoclinique", la maladie n'est plus "une espèce pathologique s'insérant dans le corps, là où c'est possible; c'est le corps lui-même devenant malade." (p. 191)
Bien évidemment, ce 'bref' résumé du développement historique de la science médicale decrit par Foucault ne permet pas de mettre en valeur la complexité et la subtilité de ses analyses. J'espère, toutefois, qu'il a permis d'illustrer la fécondité de son approche dite "archéologique" des textes. C'est en effet au niveau théorico-méthodologique que réside à mon sens l'intérêt durable de ce livre. Comme indiqué plus haut, en tant que historien des sciences, Foucault entend laisser de côté la pratique herméneutique traditionnelle qui consiste à essayer de comprendre les auteurs du passé 'mieux que ceux-ci se comprenaient eux-mêmes' et à faire dire aux textes anciens ce qu'ils disaient toujours dejà mais de manière plus claire et plus explicite. L'approche foucaldienne des textes a un objectif radicalement différent. Là où l'histoire des idées traditionelle veut nous rendre plus familiers les textes anciens, Foucault vise au contraire à les problématiser en insistant sur ce qui, en eux, ne nous est plus du tout familier, ce qui appartient à une époque révolue, un paradigme du savoir qui n'est plus le nôtre. Ce faisant, il brise les illusions de continuïté et de nécessité et montre que des disciplines comme la médecine se sont développées de manière discontinue, s'appuyant sur des conditions de possibilité historiques, institutionnelles et politiques contingentes. Comment se fait-il que tel type de discours ou tel type de pratique soient apparus à ce moment précis de l'histoire? Qu'est-ce qui les a rendu possible? Quelles possibilités de développement ultérieur produisent-ils à leur tour? Telles sont les questions foucaldiennes par excellence dès 1963 et, en un certain sens, elles le resteront tout au long de sa carrière.
Si le premier "essai de méthode" (p. 264) foucaldien s'intéresse à la médecine plutôt qu'à d'autres disciplines scientifiques ou d'autres pratiques discursives, c'est sans doute - comme il le suggère lui-même - parce que la médecine à joué un rôle de modèle, lors du XIXe siècle, pour bien d'autres disciplines comme la sociologie, la psychologie, etc. Il est évident, néanmoins, qu'une approche similaire peut produire des résultats fructueux dans bien d'autres domaines, comme l'ont démontré entre-temps plusieurs générations de chercheurs qui ont tous, dans des mesures variables mais toujours significatives, été inspirés par l'exemple foucauldien. Je pense notamment aux travaux de Michel Pêcheux sur l'idéologie, de Dominique Maingeneau sur le discours littéraire, de Marc Angenot sur le discours social et à bien d'autres.
Et pourquoi trois étoiles plutôt que quatre? J’ai trouvé que la structure du livre est nettement moins rigoureuse que celle des autres monographies foucaldiennes ce qui rend l’argumentation et la chronologie de l’histoire parfois difficile à suivre. Le style est aussi plus elliptique et obscure que d’habitude chez Foucault. Finalement, j’ai trouvé que la reconstruction de l’histoire de la médecine était trop franco-française.