C'est un livre spécial, à mi-chemin entre le conte ou la fable et l’essai philosophique avec des notes poétiques et une grande part d’autobiographie auquel on peut attribuer encore une multitude de décryptages, ce qui fait de sa lecture difficile d’accès. C’est pourquoi, à mon avis, il devrait être lu et relu plus longuement.
Synopsis :
L’époque de l’histoire commence dans une période qui succède de quelques années à la guerre d’Algérie au début de l'enfance de Zabor et se poursuit durant vingt-huit ans : l’âge de l’héros à la fin du livre. L’histoire a lieu à Aboukir (qui m'a fait penser à Abou Gharib, la prison Iraquienne à coté de Bagdad, est ce une coincidence ? Je ne pense pas, plutot un clin d'oeil), un village algérien reclus, isolé par une colline, la foret et le désert dont l’auteur fait le rapprochement avec l’île de Robinson Crusoé pour montrer son isolement personnel en premier lieu.
Dans ce petit village, Zabor est un enfant orphelin d’une mère qui a été auparavant répudiée et qui se retrouve éloigné par sa belle-mère de la maison familiale de son père et de ses demi frères à la suite d’un incident. Il sera renvoyé, accompagné par sa tante paternelle, une vieille fille qui se substituera à sa défunte mère et son grand père souffrant de troubles de la mémoire et de démences à cause de sa sénilité, à aller vivre dans une autre maison à l’extrémité du village.
Zabor vit dans la solitude et trouve dans les livres qu’ils dévorent des mondes extraordinaires, un refuge au monde réèl où il vit, de nouvelles vies, habite d’autres lieux et côtoie d’autres personnages. A l’école, c’est un élève très brillant mais rebelle et s’ennuie vite de l’apprentissage académique et classique.
Son père qui vient le voir chaque semaine, lequel n’a pas connu d’enfance étant donné la misère et la famine de son époque, ne lui montre aucune forme d’affection, qui va jusqu’au mépris et trouve cet enfant chétif et malade honteusement fragile et différent
Zabor se découvre un don, celui d’éloigner la mort aux gens mourants et agonisant du villages en écrivant des histoires. Grace à lui, plusieurs centenaires se maintiennent en vie. Il est à la fois craigné, moqué, toléré, maudit, haï et ignoré par les habitants du village qui reconnaissent tout de même son don et font appel à lui mais évitent de le fréquenter.
Zabor grandit et à l’adolescence il explore la sexualité et le désir à travers les romans écrits non pas en arabe mais en français où il trouve une sorte de libération relative par rapport à l’arabe puisque cette dernière ne montre que le coté tabou et interdit des choses. Entre temps, ses crises d’épilepsie, ses évanouissements et ses maux de tete se font plus rares et son état de santé s’améliore légèrement.
Plus tard, vers la deuxième moitié de sa vingtaine, il rêve de demander la main de Djamla, une femme répudiée avec deux enfants à laquelle il n’a jamais adressé la parole car les contacts hommes femmes ne sont pas tolérés. Son père s’y oppose fermement et lui fait signifier que ça ne sera pas fait de son vivant.
C’est alors que ce père, déjà âgé, sombre dans la maladie et Zabor est convoqué par son demi-frère pour le sauver. Il commence devant le corps de son patriarche éprouvé par la maladie à plonger dans son écriture rituelle mais ne réussit pas à se concentrer et n’arrive pas à trouver la meme distance et détachement qu’il a habituellement avec les autres personnes sauvées, parce que son cœur et son esprit sont aspirés dans cette relation conflictuelle avec ce père qui l’a toujours méprisé. Son écriture est interrompue par ses frères, il échoue donc à le faire sortir de l’agonie et le vieil homme malade reste alité entre la vie et la mort.
Il se remet à écrire pour sauver son père une seconde fois à distance avec toute la force et l’énergie de son mental en rentrant dans un délire intense qui se rapproche cette fois ci de la folie, alors qu’il est sollicité pour aller le voir parce que son père avant de mourir a effectivement connu un moment de lucidité et de répit et a demandé à le voir une dernière fois
Le livre finit avec la mort du père de Zabor. Ce dernier est partagé par un sentiment de grande tristesse et en meme temps de soulagement pour s’être libéré du pouvoir exercé par son père. Ses demi frères vont plaider sa démence pour le faire déshériter mais cela ne le touche pas outre mesure car il pense pouvoir se marier enfin avec Djamila pour « lui redonner son corps » mais aussi la parole et par conséquent s'épanouir réciproquement dans une vie humaine.
Tels les contes des milles et une nuit où les histoires de Charazad qui lui évitent d'être décapitée et lui sauvent la vie à elle et à d'autres femmes qui viendraient la remplacer, Kamel Daoud pense qu’écrire, qu’il appelle sa Nécessité, éloigne la mort et prolonge la vie, c’est un moyen de rallonger la vie des lecteurs d’une part, mais aussi de l'écrivain qui survit à la mort à travers ses livres en plus de faire reculer la mort, peut-être la mort de l’imaginaire et de l’intellect.
J'ai le pressentiment que c’est le genre de livre, qui, s’il sera ou est déjà traduit en arabe, il fera couler pas mal d'encre dans le futur ou dans les prochaines décennies, dans le monde arabe où il sera sujet à des controverses, car il fait plusieurs références au Livre sacré comme il appelle le Coran, et se pose des questions sur certains versets qu'il décortique, il cite en permanence les exploits de plusieurs prophètes en confrontant son propre rôle d’écrivain et sa mission à la leur, avec des symboliques claires et des clins d'oeil : dans le livre, son père s'appelle Brahim, boucher qui égorge les moutons, le vrai prénom de Zabor est Ismail, il a été critiqué par un certain Aissa qui s'est fait appeler par la suite Hamza quand il s'est radicalisé, il évoque aussi Daoud, Noah Younes etc.. Un autre sujet abordé tout au long du livre est la condition des existences des femmes célibaitaires non mariées ou répudiées prisonnières de leurs corps qui ne leurs appartiennent pas à cause du poids de la société patriarcale à laquelle elles obéissent tacitement ..
Je ne crois pas qu'il peut susciter beaucoup d'intérêt en France ou en Europe comme c'était le cas pour Meursaut contre enquête car on sent qu'il s'adresse aux Algériens et au monde Arabe ...
C’est donc un livre pas très facile à lire, on peine à poursuivre la lecture car la manière de relater le récit présente en parallèle l’histoire de la vie de l'héros et la progression des évènements de son existence d’un côté, des fois en avançant et parfois en reculant dans le temps mais d'un autre coté, juxtaposées et collées on trouve les réflexions qui tournent dans l'esprit de ce personnage principal à l’instant présent qui sont lâchées à un grand flux, mises en évidence en italique, la plupart du temps quand il écrit pour sauver des vies et que l’auteur qualifie d’une sorte de transe ..
Il m’a fallu quelques chapitres pour déchiffrer ce mécanisme, et pour avoir regardé Kamel Daoud dans des interviews, on reconnait sa rapidité dans l’expression, j’avoue donc que ça m’a un peu aidé à reconnaître le style où on note dans ce livre la personnalité et la spontanéité de l’écrivain dans la personnalité de l’héros
Bien que le livre soit riche et comprend des interrogations et des questionnements surtout sur la religion, il est bourré de redondances et de répétitions. C’est à se demander si c’est fait exprès pour rentrer dans l’esprit intelligent et à la fois angoissé de Zabor qui connait des moments de transe où les réflexions se bousculent dans son cerveau et sa solitude le mène à une activité cérébrale frénétique
Enfin, au début de son livre, Kamel Daoud s’interroge en disant : le Livre sacré Le Coran commence par le mot « Lis ! » mais personne ne s’interroge sur son dernier mot ..
Le dernier mot du livre Zabor ou les psaumes est "conte" suivi de «Oran -Perugia - Tunis», les villes où l'auteur a séjourné pour rédiger cette œuvre si spéciale pour laquelle Tunis a été son dernier berceau.