Cette biographie de Michel Foucault par Didier Eribon, fruit d’un travail d’investigation important et inédit lors de sa parution, demeure une porte d’entrée accessible et informative sur la vie et l’œuvre de l’auteur de L’Histoire de la folie.
Elle permet de découper avec clarté les époques, les lieux, les mouvements intellectuels contemporains, et de faire apparaître de nombreux acteurs. Les amitiés avec Dumézil ou Signoret, chez un Foucault par ailleurs susceptible et sujet aux fâcheries, comptent sans doute parmi les moments les plus touchants. À travers cette reconstitution, c’est aussi une revisitation nostalgique de la seconde moitié du XXᵉ siècle, de la Libération à l’accession de Mitterrand, qui se déploie. Le livre donne à voir de manière remarquable combien la vie de Foucault s’inscrit dans des enjeux d’abord historiques, avant que philosophiques – et où, de toute façon, les deux resteront irréductiblement enchevêtrés. Le rôle que Foucault, par son autorité intellectuelle, a pu jouer dans la libéralisation des mœurs émerge irrésistiblement, et constitue l’une des grandes forces du récit.
Des faiblesses sont néanmoins sensibles. Beaucoup des proches étant encore vivants lors de la rédaction, la pudeur a sans doute imposé des silences. L’enfance est très peu documentée : Paul-Michel y apparaît presque fantomatique, au point que l’on ne comprend pas vraiment l’effondrement de son entrée dans la vie adulte, ni l’impression qu’il fait à ses pairs à son arrivée à l’École normale. Les amours sont abordées avec retenue, même si Eribon a eu le mérite de rendre sa juste place à l’homosexualité, dans la vie comme dans l’œuvre. La pratique du SM, pourtant décisive dans la dernière décennie, est quasiment absente.
Sur le plan intellectuel, Eribon est un vulgarisateur limité : la paraphrase prédomine souvent, et l’hétérogénéité du style – accentuée par les retouches successives des trois éditions – empêche de dégager avec netteté les lignes de force de la pensée. Après près de 700 pages, je flottais encore sur ce qui distingue structure, épistémè, système de pensée, ou savoir/pouvoir. Quelques éclats personnels – telle la pique à Baudrillard jugé « fascistoïde » (sic) – paraissent outranciers et déplacés. Enfin, l’Amérique est insuffisamment présente, alors qu’elle offre des clés de compréhension décisives – j’ai pu combler cette lacune grâce à Foucault en Californie, paru postérieurement.
En conclusion, le volume d’Eribon, colossal travail, fut pour moi une entrée en matière décisive dans l’œuvre de Foucault. Datée et imparfaite, la biographie n’en reste pas moins marquante, tant elle restitue l’image d’un Foucault et d’un temps révolus : le dernier porteur de l’hégémonie intellectuelle française, propice à un désir inextinguible d’en poursuivre l’investigation.
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Didier Eribon’s biography of Michel Foucault, the result of an extensive and unprecedented investigation when it was first published, remains an accessible and informative introduction to the life and work of the author of Madness and Civilization.
It clearly maps out the periods, places, and intellectual currents of the time, while bringing to life the many figures who crossed Foucault’s path. His friendships with Dumézil or Signoret – alongside a personality that was often irritable and prone to quarrels – are among the most touching passages. At the same time, the book reads as a nostalgic revisiting of the second half of the twentieth century, from the aftermath of the war to Mitterrand’s rise to power. It shows convincingly how Foucault’s life was embedded in historical dynamics before it was philosophical – and how the two remained inextricably intertwined. His role, through intellectual authority, in shaping the liberalization of social mores emerges clearly and constitutes one of the book’s great strengths.
Yet weaknesses are apparent. With many of Foucault’s close acquaintances still alive at the time of writing, discretion seems to have curtailed key aspects. His childhood is barely sketched: the young Paul-Michel appears almost ghostlike, making it difficult to grasp the collapse of his early adult years or the striking impression he made upon entering the École Normale. Love affairs are treated discreetly, though Eribon deserves credit for rightly foregrounding the centrality of homosexuality, in both life and thought. The practice of S&M, however, which played a decisive role in his final decade, is almost entirely absent.
As a popularizer, Eribon often falls short: paraphrase predominates, and the stylistic heterogeneity – compounded by revisions across three editions – blurs the main lines of Foucault’s thought. Even after nearly 700 pages, I was still left uncertain about the distinctions between structure, episteme, system of thought, or knowledge/power. Some personal outbursts – such as the attack on Baudrillard as “fascistoïde” (sic) – feel excessive and misplaced. America, too, is insufficiently present, despite offering decisive keys to Foucault’s intellectual development – a gap later filled for me by Foucault in California.
In conclusion, Eribon’s work, for all its flaws, was a decisive point of entry into Foucault’s world. Dated and imperfect as it is, this monumental biography nevertheless left me with an indelible sense of Foucault and of his time – the last bearer of a French intellectual hegemony that still fuels an unquenchable desire to explore further.