« Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre diner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoisme; et ce n'est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c'est toujours de leur avantage. »
Paru en 1776, les « recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations » est LE pilier de l’économie politique.
Découpé en cinq livres, très inégaux en terme de taille, la richesse des nations s’inscrit dans la continuité de la « théorie des sentiments moraux » paru en 1759. Pour autant la RN est beaucoup moins pénible à lire que la TSM ne l’a été pour moi. La traduction présentée dans l’édition Gallimard Flammarion est d’une très grande qualité et le propos, sur la forme, est limpide ce qui rend la lecture agréable.
Le point négatif du livre, mais tous les classiques le partagent (surtout le Capital de Marx) c’est qu’ils sont clairement dans leurs « jus ». Si de nombreuses analyses sont pertinentes et à bien des égards contemporaines, elles sont souvent illustrées à outrance par des exemples d’époque et Smith n’hésite pas à matraquer de chiffre le lecteur, ce qui est absolument insupportable. Enfin, le dernier reproche que j’aurais à faire à Smith c’est son manque de pédagogie. Là où Marx prenait vraiment son lecteur par la main malgré la difficulté du propos, Smith va souvent vite mais illustre longuement. J’ai beaucoup comparé Smith et Marx, l’un est le premier classique, l’autre le dernier et a donné ses lettres de noblesse à la RDN. Il est d’ailleurs toujours bon de rappeler que de nombreuses analyses de Marx se fondent sur ce que Smith a écrit, d’où l’importance de celui-ci.
Enfin voici le résumé par livre :
I. La division du travail apporte de nombreuses richesses. Cette organisation est naturelle elle découle de l’égoïsme des hommes, qui pousse à se spécialiser pour maximiser son profit. Les sociétés ou la division du travail ne s’est pas développée en raison de la taille du marché (ou plus largement les sociétés pré spécialisée) pousse à la création de la monnaie (métallique) afin de pallier les lacunes inhérentes au troc. Ainsi il dégage les principes de valeur d’usage et d’échange et le paradoxe de l’eau et du diamant. La richesse c’est la production, pas la monnaie. Il faut donc faire des enfants pour avoir de la main d’œuvre : il faut donc rémunérer décemment les gens et ne pas les exploiter à outrance pour qu’ils puissent se marier et élever leurs enfants. Trois classes se partagent la société : les travailleurs, les capitalistes, les propriétaires.
II. On accroît sa richesse par l’accumulation de capital. Or il distingue deux types de capitaux : les capitaux fixes et circulants (variables). Or accumulation de capital ne veut pas dire accumulation de monnaie (thésaurisation) mais investissement. Ainsi il distingue trois types de revenus qui correspondent à l’agencement de la société : la rente des propriétaires, le profit du capitaliste et le revenu du salarié.
III. Livre très historique et surtout très court : la richesse vient d’abord de la terre, puis des biens manufacturés, et enfin du commerce international. Pourtant en Europe il semble que ce soit la ville qui ait enrichi la campagne après la chute de l’empire romain ce qui aurait selon Smith permis la propriété privée et la circulation des richesses. Il existerait des sociétés « stagnantes » comme la Chine dans lesquelles les richesses seraient restées en campagne. L’histoire contemporaine montrera la prééminence de la campagne en Chine au moment de la guerre civile.
IV. Partant du postulat que la marchandise sert à beaucoup d’autres choses que de procurer de l’argent et que l’argent ne sert qu’à être échangé contre de la marchandise, la vraie richesse est la production. Ainsi, le système mercantile se base sur une fausse croyance (confusion entre richesse production et monnaie) et réprime le commerce international de manière injuste. il ne faut pas lutter contre la loi naturelle des avantages comparatifs entre pays, c’est une perte d’argent, de productivité, de temps et les mesures protectionnistes qui en découlent (parfois imposée par la violence physique comme économique sont stupides). Les colonies ont stimulé le commerce, mais les monopoles imposés par les métropoles ont limité la liberté économique et entraîné des coûts considérables. Les colonies modernes, notamment américaines, prospèrent grâce à la liberté du travail et à l’abondance des terres. Leur réussite montre que la liberté économique est plus féconde que la domination coloniale.
V. Smith délimite les prérogatives de l’Etat selon lui : la défense nationale, la justice (qui sert grandement au commerce en matière de prospérité et de sécurité) et les services publics (école, ponts, routes…). Toutes les activités qui ne sont pas rentables justifient l’intervention de l’Etat. Le revenu de l’Etat vient des impôts et il faut qu’ils soient proportionnels à la richesse ! En revanche il mène une guère contre l’endettement qui facilite les dépenses sur le temps court mais fait peser un poids terrible sur les génération futures.
En outre, les seules chapitres vraiment importants faisant écho à l’actualité sont les livres I et V, je suis plus mitigé sur le second qui correspond plutôt à un cours de micro économie, les livres III et IV ont été très pénibles à lire, à part l’analyse économique des colonies qui est assez intéressante.
En somme, il faut être assez motivé pour lire la richesse des nations, mais c’est très enrichissant !
Seule mention de toute l’œuvre de la main invisible :
« A la vérité, son intention, en général, n'est pas en cela de servir l'intérêt public, et il ne sait même pas jusqu'à quel point il peut être utile à la société. En préférant le succès de l'industrie nationale à celui de l'industrie étrangère, il ne pense qu'à se donner personnellement une plus grande sûreté; et en dirigeant cette industrie de manière à ce que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu'à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d'autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n'entre nullement dans ses intentions; et ce n'est pas toujours ce qu'il y a de plus mal pour la société, que cette fin n'entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d'une manière bien plus efficace pour l'intéret de la societe, que s'il avait réellement pour but d'y travailler. Je n'ai jamais vu que ceux qui aspiraient, dans leurs entreprises de commerce, à travailler pour le bien général, aient fait beaucoup de bonnes
Choses. Il est vrai que cette belle passion n'est pas très commune parmi les marchands, et qu'il ne faudrait pas de longs discours pour les en guérir. »