AN ESSENTIAL BOOK ON A DRAMATIC QUESTION
Ce livre est capital même si certains diront que son langage est le langage d’un adulte qui essaie de mettre en forme des choses dont il se souvient et qui n’avaient probablement pas de mots puisqu’il ne parlait pas sauf bien sûr en lui-même, mais comment pouvons-nous savoir le langage d’un enfant de trois à cinq ans qui ne parle pas ? Bien sûtr qu’il apprend le langage car il n’est pas sourd. Bien sûr qu’il domine et contrôle ce langage qu’il apprend par la simple écoute mais comment savoir ce qu’il en fait, ce qu’il en retient, ce qu’il en assimile, car le langage ce ne sont pas simplement des mots, mais ce sont des structures complexes et une « langue » profonde qui n’est jamais exprimée par des mots, sauf par certains linguistes et leurs métalangues qui comprennent que la « langue » est la puissance mentale de l’homme dans le domaine de la communication. Mais comment connaître la « langue » d’un enfant de trois à cinq ans qui ne parle pas, donc qui ne communique pas avec des mots, bien qu’il communique avec des cris, des regards, des gestes, des actes de colère ou autre.
Donc oubliez cet argument et dites-vous que cet enfant devait avoir largement emmagasiné et intégré la « langue » de ses parents puisqu’à dix ou onze ans il est capable de parler la langue soutenue d’un professeur d’université, du moins c’est ce qu’il veut que nous comprenions car il essaie de nous expliquer l’inexplicable.
Et ne nous trompons pas d’objectif. Nous parlons ici d’un enfant autiste savant (Asperger disent les puristes) qui sera et restera autiste savant toute sa vie. Il devra s’intégrer dans la société car il en a les moyens intellectuels mais il devra vivre dans la hantise permanente d’un couperet social qui tombera aussi souvent que le voudront les bureaucrates supérieurs : « Monsieur X a fait une rechute !!! » Notez que c’est généralement Monsieur car les femmes, les filles sont grandement épargnées dans ce trouble mental du comportement.
Le problème principal d’un enfant autiste savant, ou d’un adulte autiste savant, c’est la communication avec le monde extérieur, qui lui est extérieur, c’est-à-dire tout le monde mis à part parfois une ou deux personnes qui ne sont pas nécessairement ses parents, et quand ce ne sont pas ses parents le drame est alors démultiplié. L’enfant autiste savant va chercher un refuge qu’il ne pourra pas placer dans sa famille qu’il va au contraire fuir comme une plaie d’Egypte. Hugo a donc eu la chance d’avoir une famille capable de le comprendre et une mère capable de l’aimer malgré le handicap. Le père apparaît comme quelqu’un qui lui a donné quelques repères de savoir ou de connaissance dans ce monde qu’il tente de fuir pendant des années.
La chance d’un enfant autiste savant est justement de trouver ce refuge où il va développer sa communication avec lui-même. Hugo va pousser très loin cette communication avec lui-même, jusqu’à tuer ce lui-même sous le prénom de Julien et se réfugier dans ce lui-même sous le prénom d’Hugo. Mais un enfant autiste savant peut tout aussi bien vivre à jamais avec cette communication interne avec lui-même et plus tard, adulte, parfois avancé en âge, cet enfant autiste savant recyclera ce lui-même avec lequel il parle à l’intérieur de sa tête, de son âme ou de son esprit, sous l’identité de quelqu’un qui entrera dans sa vie comme une comète traverse le ciel, et cette nouvelle identité empruntée peut durer toujours, même si la personne intéressée s’éloigne pour vivre sa propre vie. Etrangement l’enfant autiste savant ne vivra pas cet éloignement de cette personne de substitution à lui-même, à l’autre lui-même intérieur, comme un drame car il n’est qu’une étiquette, une marionnette, une expérience indélébile et incontournable pour la vie mais purement mentale après l’éloignement, et ce mentalisme est suffisant pour l’enfant autiste savant devenu adulte et même avancé en âge.
Hugo lui réussit un autre prodige : il se fait comédien. Il met Pierre Debauche dans son esprit en place pour être l’autre auquel il va parler et cet autre va l’introduire à de nombreuses autres identités pour cet autre intérieur sans lequel l’enfant autiste savant, devenu adulte pour sûr, mais enfant autiste savant tout de même et pour toujours, ne saurait survivre car il n’aurait plus d’intercesseur avec la vie réelle du monde réel qui l’assaille. Ces identités d’emprunt pour son lui-même interne seront les auteurs dramatiques, les personnages qu’il joue, le monde théâtral qu’il donne à voir à un public qu’il ne voit pas de toute façon car un acteur sur une scène ne voit pas le public, bien qu’il l’entende tousser, se moucher, rire, pleurer, répondre au téléphone qui n’a pas été mis en mode silencieux, etc.
Mais il n’en reste pas moins que l’enfant autiste savant vit une contradiction qui peut devenir mutilante. Il veut établir un contact avec le monde extérieur et les gens qui y vivent tout en maintenant sa propre citadelle personnelle totalement close à ces autres. Il veut le contact et dès qu’il l’établit il veut le rejeter. Il fait campagne pour être élu délégué de classe et dès qu’il a réussi ce coup de force de 70% de votes au premier tour, il sombre dans la dépression car il a une responsabilité qui met en péril sa citadelle intérieure, et donc une responsabilité qui lui devient très vite étouffante, frustrante, castrante, aliénante, etc.
Et c’est cette incapacité à établir une relation « normale » avec le monde et les autres qui rend l’enfant autiste savant inacceptable dans ce monde extérieur. Autrefois on les classifiait « caractériels » et aujourd’hui on les classifie « autistes Asperger » et quand on veut être moins abstrait et déshumanisant on les classifie « autistes savants » mais c’est toujours la même chose. On n’est pas capable de comprendre et d’intégrer les qualités exceptionnelles que ces enfants autistes portent en eux. Ce peut être les langues, y compris étrangères, ou bien les chiffres y compris mathématiques, ou bien les figures y compris géométriques, etc. Ils peuvent devenir des scientifiques hors pair comme Einstein, ou bien des artistes et des membres des élites sociales et pourtant ils seront toujours péniblement tolérés par les élites bureaucratiques de nos pays.
C’est parfois un rien – ou un presque rien – qui va permettre à l’enfant autiste savant d’exceller. Einstein étant juif il a appris dès son plus jeune âge de sa famille comment il devait vivre en dehors, à la frange de sa société germanique profondément antisémite. C’est cette appartenance marginalisée qui va lui être son refuge social et la science sera son refuge savant. Hugo Horiot a trouvé son refuge social dans sa famille et son refuge savant dans le théâtre. Mais et cela est essentiel, il n’y a pas de règle générale pour les enfants autistes savants car c’est de la réalité qui les entoure dès leur naissance et même avant leur naissance qu’ils vont développer des stratégies de refuge et de fuite par l’enfermement dans leurs citadelles privées. Chacun d’eux est un cas unique et nous devons quitter la psychopédagogie de la moulinette homogénéisante pour pouvoir intégrer leur intelligence, leurs qualités spécifiques, leurs potentiels authentiques. Sinon nous en ferons des inadaptés, des rejetés, des dépressifs qui risquent alors de sombrer dans d’autres aventures aliénantes comme la drogue, l’alcool, la délinquance, la violence, le crime, et même le terrorisme.
Nous sommes si loin de la compréhension du crime contre l’humanité qu’est la volonté homogénéisante de nos sociétés occidentales et nous aurions beaucoup à apprendre des enfants autistes savants qui pourrait être utile à la société toute entière.
Dr. Jacques COULARDEAU