Je n'ai jamais interrompu mon journal, j'y ai consacré machinalement beaucoup plus de temps encore, j'allais m'asseoir dans les cafés et je tenais mon petit registre et pour ne pas me noyer définitivement, j'ai tenté aussi de mettre au propre les cahiers précédents. Chaque jour, j'ai recopié calmement les années précédentes. Peut-être les choses reviendront-elles sans trop de violence, on se dit cela, je ne sais pas. On peut écrire sans écrire, tricher, mais aussi rester là en silence, inutile ou impuissant. Quelque texte essentiel se construit dans la tête sans plus aucun désir de le voir sur le papier, sans plus aucune force de le donner, ne serait-ce qu'à soi-même.
Dramaturge français du XXe siècle, Jean-Luc Lagarce réalise d'abord des pièces proches du théâtre de l'absurde de Samuel Beckett et Eugène Ionesco, puis évolue vers un théâtre autofictionnel largement influencé par sa contraction du sida, maladie de laquelle il meurt à 38 ans. En 1992, il fonde la maison d'édition Les Solitaires intempestifs avec François Berreur.
Cela fait une heure que je me dis que je suis incapable de faire un critique de ce journal. Que dire et surtout comment dire.
Il y avait le premier volume, sorte d'âge d'or: plein de lectures, de rencontres dans des coins de bars, dans des coins de rues - d'amours et d'engouements, en liste, comme un grand défilé de mini explosions.
Le ton a changé ici. Les histoires financières ont laissé place aux succès publics et critiques. Lagarce voyage, Lagarce profite. Et cependant, le second journal est aussi celui de la descente. Du doute qui écrase et de la maladie qui ronge. C'est le journal où l'on se déteste, où l'on se fuit, où l'on rêve de la solitude et où l'on cherche l'autre qui devrait nous sauver. C'est le journal où la souffrance, l’hôpital et les répétitions, rythment la vie, un peu de la même manière. C'est un journal beaucoup plus dur, beaucoup plus poignant peut-être que le premier. Et toujours Lagarce, juste parce que c'est beau.
"C'était très difficile de voir écrit le vide qu'on a voulut raconter, qui est donc lisible mais qui fait mal, pourtant, d'être lu. C'est compliqué, la vérité (et ses mensonges)."