Il n'existait que deux biographies sérieuses sur le frère unique du Roi Soleil (publiées en 1989 par N. N. Barker et en 2008 par C. Bouyer). Elles confinaient le plus souvent Philippe d'Orléans à un rôle de bouffon, un rôle d'ombre au mieux, sans véritable poids sur les décisions de son royal frère, se basant uniquement sur les mémoires et lettres des différents contemporains, rarement tendres ou impartiaux avec cette figure hors du commun. Elisabetta Lurgo redonne enfin à Philippe d'Orléans ce qui lui avait manqué depuis sa mort : une voix. Par le biais de lettres jusqu'alors inédites, il est enfin possible au lecteur de passer le voile des mémoires, des pamphlets et des lettres pour découvrir la subtilité et la complexité d'un caractère noyé par les mauvais traitements que lui ont donné les historiens et romanciers des siècles suivants. L'auteure remet aussi en perspective ce qui avait souvent été pris pour acquis : la loyauté d'un frère pour son roi loin d'avoir été forcée par une éducation que l'on disait jusque là toute vouée à le briser et le soumettre par le biais de son homosexualité et d'une sorte d'émasculation.
Par l'entremise de Philippe d'Orléans, c'est aussi une autre figure qui se dévoile. Derrière son masque auguste de roi, Louis XIV face à son cadet laisse s'exprimer sa tendresse, ses amusements, ses agacements, son inquiétude. Elisabetta Lurgo restitue en effet la grande part de Philippe d'Orléans dans la création du pouvoir absolutiste du roi, en tant que maître de l'Etiquette mais aussi comme confident voire parfois comme conseiller, en tous les cas comme un soutien moral de première importance. Le Duc d'Orléans a suivi au plus près chaque changement diplomatique, militaire et économique du royaume. Personnage actif malgré son goût pour les plaisirs et la fête, dans lesquels on a dit qu'il s'était plongé et oublié, il parvient à plusieurs reprises à restreindre la colère parfois impulsive de son suzerain, à suggérer des alliances ou une conduite à adopter.
Elisabetta Lurgo fait une analyse brillante des sources qu'elle restitue avec toute la prudence et la précision que demandait la relecture d'une vie qui avait jusque là souffert de nombreux clichés et présupposés. Sa biographie redonne à Philippe d'Orléans sa grandeur, ses actions, sa voix et son esprit, grand stratège aussi bien pour les questions militaires, artistiques que financières, étant à l'origine de l'immense fortune des Orléans qui l'ont suivi.
Le reproche que j'aurais à faire est le manque de rigueur dans la succession des événements. Cela n'arrive pas souvent mais parfois l'auteure revient dans sa chronologie pour présenter un nouvel aspect de son développement et cela peut prêter à confusion. Hormis cela, l'écriture est agréable, le ton juste, c'est un plaisir à lire.
Pour avoir lu les autres biographies sur Philippe d'Orléans celle-ci est désormais celle qui fait autorité. Elle a changé beaucoup de choses que je pensais connaître sur Monsieur, par exemple son rôle militaire passé sa victoire de Cassel, pas aussi limité qu'on aurait pu le penser. Elle est, à mon sens, à ne manquer sous aucun prétexte si l'on souhaite connaître l'intimité d'un prince à la personnalité complexe jusque là malmenée par l'histoire, mais aussi celle d'un Roi qui n'oubliait pas toujours d'être frère.