Dans l'aube à peine levée sur un lac proche de Detroit, aux États-Unis, un vieil homme insomniaque laisse successivement le même message à sa fille et à son fils : il va bientôt mourir. Elle est une brillante mathématicienne et travaille à calculer les risques dans une compagnie mondiale d'assurances dont le siège est au World Trade Center, à New York. Lui est un vétéran de l'US Air Force, il dirige la sécurité à l'aéroport de Boston. C'est le matin du 11 septembre 2001 et un jeune architecte égyptien, Mohammed Atta, a pris les commandes d'un Boeing 767. Entre roman d'espionnage et méditation historique, entre western et fable dostoïevskienne, Fanny Taillandier propose de parcourir le labyrinthe cathodique d'un millénaire dont le spectacle, d'emblée, s'impose comme une énigme. Née en 1986, Fanny Taillandier est agrégée de lettres. En 2017, elle a reçu le prix Fénéon pour Les États et Empires du lotissement Grand Siècle paru aux PUF en 2016. Elle vit et travaille en Seine-Saint-Denis.
Résumé : Le matin du 11 septembre 2001, à New York, un vieil homme atteint de cancer appelle ses deux enfants, Lucy et William pour leur dire qu’il va mourir. Lucy Bankowska Johnson va au travail au World Trade Center, c’est une jeune fille au style singulier qui se drogue le soir et dirige le bureau d’une compagnie d’assurance le jour. Au moment où l’avion touche les tours jumelles, tout le monde est en panique ou regarde l’attaque à la télévision, et alors que les grattes-ciel s’effondrent, Lucy court à travers les sous-sols pour se sauver mais s’évanouit. Après la catastrophe, l’enquête est commencée par la police aéroportuaire dont l’officier en chef n’est d’autre que William Johnson. Un nom ressort, celui d’un Égyptien à bord, suspect numéro un : Mohammed Atta. La CIA se met à retracer la vie du jeune homme de sa naissance en 1968 jusqu’au moment des faits afin de comprendre les causes de son acte. William n’arrive pas à contacter sa petite soeur et s’inquiète, au même moment, elle se réveille apeurée et seule sous les décombres. On parle du réseau "Enthousiasme" (Hamas), de Ben Laden, et des motifs d’Atta, mais tant les versions et hypothèses diffèrent, on n’arrive à rien de concret. Atta se fait appeler par son deuxième prénom, Amir pour être plus discret, sur les caméras de surveillance, il est monsieur Tout-le-monde, sans bagages, il passe inaperçu. Les journalistes en parlent, les architectes des buildings se questionnent et les services de sécurité continuent leurs recherches. On retourne en arrière avec les souvenirs d’enfance de Lucy et de William, leurs partenaires respectifs : Frédéric et Sally, les moments passés avec leur père, William major à l’armée et Lucy génie des maths au lycée. On retrace les plans de Mohammed Atta à bord du Boeing, William donne une conférence de presse pour rassurer la population et Lucy, après une journée entière de cris et de pleurs, réussit enfin à s’en sortir. Les héros de cette histoire, pourtant des personnes ordinaires, se retrouvent tous liés d’une manière ou d’une autre aux évènements du 11 septembre 2001 qui ont marqué les Américains et le monde entier. __________________ Le thème principal du roman est bien le terrorisme et plus particulièrement l’islamisme, un phénomène contemporain qui est toujours d’actualité, justement en France dans les années 2010. Il y a aussi une réflexion psychologique mise en valeur dans ce roman, à propos de la culture de notre siècle, de la religion et de la vie en général, une critique de la modernité, que nous comprenons parfaitement entant que lecteurs, ce qui appuie encore plus la simultanéité entre les deux temps. Les personnages principaux aussi reflètent un contexte, celui des évènements réels narrés à travers ce récit (ceux du temps fictif) : Lucy représente les victimes de l’attentat, William et Sally, les forces de l’ordre, Fred, les journalistes, Mohammed Atta, un terroriste ; dans une interview, Fanny Taillandier dit à propos de la partie fictionnelle de son récit : ‹‹ Le choix de ces trois personnages permettait d’interroger les faits de points de vue opposés les uns aux autres, mais en les maintenant dans cette conscience humaine. Il s’agissait aussi, en mettant sur le même plan strictement intime ces trois individus antagonistes au niveau politique, de couper court à toute partition idéologique débilitante reposant sur une altérité radicale – le terroriste comme monstre, la victime comme métonymie de la civilisation meurtrie, etc... Lorsqu’on fait l’effort de descendre au point de vue humain, tout est toujours moins simple qu’on aimerait le croire. ›› L’histoire retrace un fait historique et est conforme aux évènements qui se sont déroulés à ce moment là et à leur chronologie, elle est donc explicite et spontanée, l’écrivaine a d’ailleurs effectué une grande recherche afin d’écrire ce roman (les sources bibliographiques et sitographiques sont citées à la fin du livre), Mohammed Atta, notamment, est bien réel, et sa vie, son enfance, ses activités et ses ruses sont réelles et rapportées parfaitement bien, ainsi que les dires de Ben Laden. ‹‹ Atta est le seul de mes personnages dont la trame soit fondée sur les faits – plus exactement, sur les faits tels que la CIA les a reconstitués. ›› La différence entre le vrai 11 septembre et celui du livre réside dans l’omission des évènements secondaires qui ont entouré l’attaque des tours, plusieurs attentats à la bombe et au couteau ont eu lieu aux États Unis pratiquement au même moment que le principal, sans oublier le fait que Mohammed Atta n’est pas le seul terroriste impliqué. Dans le roman, elle cite des "Saoudiens" sans développer l’idée ou mentionner leur identité au lecteur, elle se concentre sur Atta. « Voilà les noms des passagers présélectionnés. Ce sont les Saoudiens. On a aussi un Égyptien. » Ce n’est que plus tard, à la fin du livre, qu’elle donne un rôle à ces personnages, conformément aux évènements tel que les autorités les rapportent : « Tout s’est passé si vite qu’Atta ne saurait pas le raconter, quoiqu’il connaisse le scénario par cœur de l’avoir mille fois détaillé, revu, répété : le signal des ceintures de sécurité qui s’éteint dans la cabine, se tenir prêt ; le déclic du déverrouillage du cockpit, les quatre Saoudiens qui bondissent, l’un qui attrape Amy, l’emporte au fond, aboyant sur les passagers de la classe économique, bombardant de gaz lacrymo pour faire reculer tout le monde ; l’autre qui d’un coup de canif poignarde un homme assis devant eux qui tentait de s’interposer, en plein dans la jugulaire ; les deux derniers qui se ruent vers le cockpit, ouvrent, égorgent le pilote et son copilote. » La raison de cet implicite est inconnue mais je pense qu’il y a plusieurs possibilités : étant donné la quantité de recherches que Taillandier a faites afin de produire se récit, il serait impossible que l’ignorance en soit la raison, ces évènements secondaires sont cités dans beaucoup d’articles ; la première possibilité est celle d’un oubli involontaire dû à un manque de recul par rapport au 11 septembre, un évènements américain et non français dont l’auteure n’est pas témoin, même s’il fût marquant pour le monde entier, l’impact est moindre pour un étranger, qui ne vivait pas aux US au moment des faits ; la deuxième possibilité est celle d’une omission volontaire non pas pour dénoncer quelque chose en particulier ou pour pousser les lecteurs à la curiosité, mais pour permettre de se concentrer sur le clou du spectacle, c’est le premier évènement de ce genre diffusé à l’échelle mondiale avant les débuts d’Internet, d’où le titre, qui fait partie de sa critique envers la modernité, sans oublier qu’elle a développé la dimension psychologique de chacun de ses personnages principaux, y compris le terroriste, chose plus complexe si elle avait parlé de la totalité des évènements. Cet aspect psychologique a d’ailleurs une grande importance dans le roman : chaque personnage est décrit à travers ses souvenirs et ses pensées, ses réflexions et ses traumatismes, ils viennent tous de différentes horizons et pourtant se retrouvent tous liés au même problème auquel ils réagissent différemment. Le cancer du père devrait aussi avoir un sens plus profond et symbolique compte tenu de la situation, pourquoi commencer le roman de cette manière? Je pense que c’est une façon de montrer que le monde est toujours injuste et cruel, et lorsque les personnages pensaient que leurs vie était déjà assez perturbée, elle a été encore plus chamboulée par l’attentat qui a suivi ; cette injustice est d’ailleurs exprimée par un verset coranique que l’écrivaine a cité avant le début du récit : « En vérité, Nous avions proposé le dépôt de la foi aux cieux, à la terre et aux montagnes. Ils ont refusé d’en assumer la responsabilité, ils en ont été effrayés ; Alors l’homme s’en est chargé, mais il est injuste et ignare. Coran, sourate des Factions » Elle choisit aussi de critiquer les versions officielles émises et de remettre en question la perception de l’islam et de l’islamisme, de la violence et de l’homme en général, elle dit : ‹‹ ...je suis débarrassée de toute prétention à la vérité factuelle – et d’ailleurs, je me plais à penser que j’ai peut-être écrit un livre sur le 11/9 qui sera totalement illisible dans trente ans, parce que d’ici là on aura appris que « la version officielle » n’était qu’un tissu de mensonges. Mais peut-être qu’une vérité humaine continuera d’y être valable. ›› La vie de l’écrivaine n’est pas décrite en détails, mais elle laisse penser que son choix vient de sa volonté de dénoncer l’homme et ses défauts. Je pense qu’il est aussi lié à l’accroissement du terrorisme en France dans les années 2010 qui donne probablement envie d’en parler à une échelle générale ou particulière. Taillandier dit de ses inspirations : ‹‹ En littérature, on ne montre pas, on nomme. L’outil reste les mots. Et dans cette perspective mes références étaient plutôt du côté d’Ellroy, Palaniuk, DeLillo aussi en partie, et puis Dos Passos et Roth. C’était le corpus américain auquel je me suis confrontée en écrivant, parce qu’il s’agissait aussi, à la marge, de questionner la mythologie américaine en la réactualisant à partir de ce camouflet du 11 septembre. ›› Quant à son idéologie, il semble que ce soit une remise en question de l’humanité et de ses valeurs, ainsi qu’une remise en question de la réalité : il faut se faire son propre avis sur des faits et des situations d’après nos recherches personnelles et notre réflexion plutôt qu’en se basant sur celles des autres, comme le fait notre monde, un point de vue politique dont elle parle souvent, y compris dans ses autres livres, la politique étant d’ailleurs un sujet omniprésent dans tous ces récits. (Les propos de Fanny Taillandier ont été recueillis par Johan Faerber du magazine Diacritik)
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11 septembre 2001 au matin : un frère et une sœur se rendent à leur travail au moment de l'attaque des tours du World Trade Center à New-York. La jeune femme est brillante mathématicienne travaillant pour une compagnie d'assurances au dernier étage de la tour Sud, où elle conçoit des algorithmes de prévision de risques. Son frère est lui, policier chargé de la sécurité de l'aéroport Boston Logan International d'où sont partis des terroristes, dont Mohammed Atta ; ancien agent spécial des opérations Restore Hope à Mogadiscio, et de Tempête du désert en Irak, et bien qu'il y était interpréteur d'images sans avoir jamais mis un pied sur les champs de bataille, il lui a été diagnostiqué un DSPT (désordre de syndrome post-traumatique) niveau élevé. Fanny Taillandier, dont on connaît les récits légèrement dystopiques après Les états et empires du lotissement grand siècle, tente dans les 247 pages du roman qui raconte la journée des deux protagonistes, une cartographie du chaos. Chaos dont on perçoit encore aujourd'hui les résonnances et effets. ' Ce qu'on appelle chaos est un ordre inaccessible à l'entendement humain '. Un bon roman, brillant et éclairant.
On se souvient tous de ce que l'on faisait le 11 septembre 2001, impossible d'oublier ces images tournant en boucle sur tous les écrans du monde, nous montrant et remontrant encore les avions fonçant dans les tours du WTC.
C'est un récit fiction exigeant que nous propose Fanny Taillandier, mieux vaut entreprendre sa lecture reposé pour ne pas se perdre dans ce labyrinthe reliant les trois personnages centraux dont elle nous invite à suivre leur destin, ce à des époques différentes.
Chassé-croisés dans le temps et dans l'espace. Un roman bien documenté qui nous questionne tout le long du récit.
Lucy et William reçoivent le matin même un coup de fil de leur père leur annonçant qu'il va mourir.
Lucy est mathématicienne brillante, travaillant dans le haut de la tour sud du WTC chez Aon, une grosse compagnie d'assurances britannique. Son job, modéliser les risques. Lucy a une réunion très importante ce matin mais c'est des décombres du sous-sol du WTC qu'elle nous livrera ses réflexions.
Son frère William est responsable de la sécurité de l'aéroport de Boston d'où sont partis les avions. C'est un vétéran de l'Air Force, il interprétait les images des drônes lors de la mission Hope en Somalie. Il avait trop d'images dans la tête et avait démissionné suite à un syndrome post-traumatique.
Enfin il y a Mohamed Atta, celui qui a piloté l'avion qui s'est crashé dans les tours. Qui était-il vraiment ? C'est lui qui aurait coordonné les attentats, c'est sur ce jeune égyptien que pèsent les responsabilités.
Avec pas mal de documents, Fanny Taillandier nous expose la genèse de l'islamisme. Depuis la naissance du Hamas, de l'histoire de Ben Laden. Elle nous expose comment s'est peu à peu répandu le mal, insidieusement comme des métastases.
Réflexions intenses sur l'opération Hope en Somalie mais aussi sur ce qui est prévisible ou non. Peux-t-on anticiper en modélisant tous les risques ? Quel est le poids des images ? Ne voyons-nous pas ce que l'on veut bien nous montrer en passant à côté de l'essentiel ? Qu'en est-il de l'instrumentalisation des images ?
La construction est super bien faite. Au départ des méandres d'un labyrinthe se tissent nos réponses. C'est exigeant, mieux vaut je le répète le lire à tête reposée pour ne pas passer à côté car c'est vraiment passionnant et très intéressant.
Une fiction qui questionne comme je les aime.
Ma note : 8.5/10
Les jolies phrases
Et, parce que nous voulons tout voir, nous acceptons d'être vus. Nous acceptons donc un rapport politique de surveillance absolue. Nous admettons le pouvoir de la carte, alors qu'elle n'a que le pouvoir que nous lui donnons ...
C'est ça ! Le pré crime : arrêter les criminels avant qu'ils ne le soient, c'est exactement ce qu'on voudrait...
La mathématique devenait doucement l'horizon de compréhension du monde. Le risque était le nouveau nom de l'avenir.
A cette époque, il croit encore en Dieu, puisqu'il doute de lui-même.
Les cellules cancéreuses se métastasent au terme de multiples transformations qui chacune paraît anodine ; mais qui à la fin sont mortelles. Ce sont des mutations infimes, des erreurs légères de traduction. Par exemple : le mot traduit par "lutte" désormais se traduit par "guerre". Ça paraît anecdotique, mais peu à peu cela change tout. Le message ne touche plus les mêmes destinataires.
Car tout comme les radios, attestent les textes sacrés des lois très saintes validées par le Prophète que la paix soit sur Lui, mais en pire, les télés sont la porte d'entrée des démons dans les esprits, dans les sens, dans les foyers.
Roman très intéressant sur la manière dont les images peuvent manipuler la réalité. Cependant, j'ai trouvé la plume trop lourde, à la limite de l'essai, et la gestion des analepses et du temps présent du récit était parfois confuse, j'avais du mal à suivre la continuité des actions.
Interwoven narratives following several characters in the lead-up to 9/11, alongside a broader reflection on fate, faith, and probability. It doesn't match the power of Beigbeder's Windows on the World but still worth a read at least for its exploration of one of the hijackers' past.
Malgré la narration déroutante, c'est un livre bien écrit qui continent beaucoup d'idées commémoratives et analytiques à propos des attentats de l'Onze Septembre.