On pouvait compter sur Christine Angot pour aller à contre-courant de toutes les statistiques sur la violence conjugale et des abus domestiques et écrire un roman qui ressemble à un pamphlet pour Fathers4Justice. Femme puissante, femme écrasante, femme castrante, femme hystérique, homme qui ne veut que vivre sa vie, homme qu'on pousse à bout, à qui on tend un piège, qui "finit" par frapper parce qu'il est dans un coin et qu'il n'a plus d'autre solution. Toute mon éducation récente en termes de discours social tend à m'opposer à cette vision stéréotypée des dynamiques de pouvoirs dans les couples hétérosexuels.
Le problème (ça ne se peut pas, un Angot sans problème), c'est que c'est son meilleur livre depuis L'inceste. Narrativement et stylistiquement, c'est de la bombe, c'est d'une maîtrise renversante, presque bouleversante. La prose est serrée, du début à la fin, imposant un présent qui se dénoue simultanément sur le long terme des années qui passent et le micro-événement de la vie quotidienne. Et, soudain, à la page 115... ah, ce coup-là, c'est juste une romancière qui a une quinzaine d'oeuvres derrière elle qui peut se le permettre.
Et c'est aussi un roman "intersectionnel" avant l'heure. Dans la mesure où il se situe, paradoxalement, au carrefour de différentes oppressions: non pas à l'endroit où elles s'accumulent, mais à l'endroit où elles s'entrechoquent. En témoignent les superbes scènes où Billy, protagoniste, jeune homme noir, prend conscience de sa valeur exemplaire en tant que "détenu" dans le système judiciaire et carcéral français.