Ce livre est est d’une rare subtilité, texte hybride, d’une fluidité permanente de la parole pensée, onirique..mais aussi d'une tristesse..tristesse infinie...
C’était une ville étrange, écrivait le poète Marian Hemar, exotique et familiale, comme sortie d’une face ou d’une opérette, une ville pitre et sujet de plaisanteries, la ville des fortunes et de krachs rapides, fraudeuse et spéculatrice. A vrai dire, une ville et demie. Une part polonaise, une part juive et une part ukrainienne. Pour Bruno, cette « ville et demie » représentait tout son monde. Un foyer familial et une source d’inspiration. C’était sa Terre promise, son Atlantide, cette Amérique ou les voyageurs avaient mis des années à accoster. La réussite litéraire n’avait fait que révéler cette vérité.
Juna reconnaissait volontiers que l’aura locale, les gens, le paysage pouvaient davantage l’inspirer. Mais pour elle, Drohobycz n’était pas cet endroit merveilleux, qui « tendait vers l’essentiel ». Le monde juif de cette petite ville n’était pas son monde, même si ses aïeux l’avaient créée. Elle la considérait comme un trou en Galicie dont il fallait s’enfuir et se libérer à la première occasion.
Elle ne comprenait pas la résistance de Bruno. Bon, on peut écrire de sa ville : merveille et mystère de l’anachronisme, « sanctuaire du Temps ». Mais ce n’est que de la littérature, pas la vraie vie. Dans la vraie vie, là-bas tout pue le pétrole, les ruelles sont tortueuses, tout n’est que poussière et ordures. Boue jaune sur la place du marché, vampires sur la grand-routes et oignons excellents. Tels étaient les attributs de Drohobycz selon une comptine de l’époque.