Une belle découverte, un roman profond et réaliste sur le devenir des personnes âgées dans le Japon des année '70, écrit par une femme née en 1931. Le roman parut en français pour la première fois en 1986.
Akiko, environ 45 ans, a trouvé son équilibre familial. Elle fait partie de la petite catégorie de femmes ouvertes à la modernité. Ainsi, elle travaille, malgré la mauvaise image sociale que cela provoque encore, mange régulièrement des produits surgelés et des plats simples, accepte que son adolescent se nourrisse de nouilles, est fournie en appareils électro ménagers, et, en accord avec son mari, a délogé ses beaux-parents du nid familial pour les installer dans un petit pavillon construit dans leur jardin. En compensation, elle gère des doubles journées travail/ménage/cuisine, avec un dimanche "à l'occidentale" où on se repose des tâches de la semaine.
Lorsque sa belle-mère meurt inopinément, la petite famille s'aperçoit que son beau-père, "grand-père", Shizego, est complètement sénile et incapable d'encore se gérer seul - fait probablement caché et compensé par sa défunte épouse pour ne pas déranger et par honte.
Or, ce type de "problème gênant" est traditionnellement réservé à la maitresse de maison. Par conséquent, tout naturellement et sans que son mari (le fils du concerné) ne soulève un sourci, Akiko est contrainte de gérer le vieil homme de 84 ans fugueur, constamment affamé, et de moins en moins capable de gérer ses besoins, au sens propre comme figuré.
Akiko est prise entre son besoin d'indépendance (elle voudrait conserver son travail émancipateur), son sens du devoir (c'est son rôle traditionnel), ses sentiments (son beau-père est, de l'avis de tous, un homme désagréable, jamais content, qui ne la jamais acceptée dans la famille), son dégoût (la décrépitude du corps, les odeurs, la saleté, les excréments ...) et ses limites physiques et mentales (l'épuisement la guette).
Bien vite, elle ne suffit plus à la tâche, et des solutions sont recherchées. Mais le fils et la fille de Shigezo ne s'impliquent pas auprès de leur père, les institutions n'ont pas de solutions pour une personne de type alzheimer, les centres de loisirs pour senior exigent une personne âgée en forme. Les quelques maisons de repos ont des exigences et une longue liste d'attente. L'angoisse l'étreint, étreint le lecteur aussi. Seuls des solutions en mode bouts de ficelles aident un peu, mais jamais dans la sérénité. Heureusement, Akiko est équilibrée et dévouée par humanisme et presque en rébellion contre ce système qui ne prévoit rien.
J'ai trouvé ce livre étonnant, intelligent, très observateur, et encore d'actualité.
L'auteure fait le tour de la vieillesse dans ce qu'elle a de plus apeurant, de tout ce qu'on ne veut pas devenir "quand on sera vieux" : troubles neurologiques, ne plus reconnaitre son enfant, incontinence, dépendance physique, sans nous épargner. Elle évoque les vieillards vivant selon la tradition japonaise, au foyer familial d'un enfant, avec les travers que cela peut comporter lorsque cette tradition impose le devoir d'avoir un parent grabataire à la maison (ressentiment, médication excessive, négligence, maltraitance, à l'abri des regards). Mais aussi d'autres personnes âgées tenues en vie à l'hôpital durant des années, comme une plante, ruinant les familles devant se partager le coût de ces soins.
Elle parle aussi du sentiment d'inutilité, de l'infantilisation des retraités, des institutions qui ne suivent pas les changements de société, du poids des traditions sur les femmes japonaises souvent sacrifiées. Et de la peur de vieillir, de perdre ses capacités.
Enfin, malgré tout ce côté qui peut paraître pesant, la plume japonaise de Sawako Ariyoshi apporte quelques éléments de légèreté et beauté, laquelle est partout : dans la première neige qui tombe, la fleur qui s'ouvre, la capacité à marcher droit devant soi sans s'arrêter, ou celle de décortiquer une pince de crabe avec des baguettes.
J'ai aussi souri parce que Shigezo a beaucoup de points communs avec feue ma grand-mère qui fugua beaucoup, s'obséda sur ses dents, réclama à manger sans cesse, était devenu gentille une fois son esprit perdu. Et étala chaque matin ses excréments sur les murs de l'institution spécialisée qui en pris soin (infinie gratitude)
Les romans sur la vieillesse qui ne présentent pas un archétype de grand-mère ou de grand-père sympathique (je pense à La douce empoisonneuse de Paasilinna par ex. ou ceux de Barbara Constantine, Grimaldi ou Anne-Gaëlle Huon) sont rares. J'avoue préférer les textes plus difficiles mais plus vrais.