En 1876, une enfant, parmis nombreuse autres, est capturée par des négriers au Soudan. Elle n’a que 7 ans. Ils la dépouillent de son nom et la renomment ironiquement Bakhita, la Chanceuse. Cette esclave soudanaise sera libérée en Italie, rejoindra les Ordres et, plus tard, sera béatifiée et canonisée. Son histoire a marqué son temps. Elle s’appelait Bakhita.
A cette époque au Soudan, la traite des esclaves sévit. Les villageois sont fréquemment capturés, leur village brûlé, c'est la terreur. Bakhita est enlevée un jour qu’elle allait chercher de l’herbe à la sortie du village. Elle ne reverra plus jamais sa famille, Elle oubliera son dialecte, ses dieux, elle oubliera même son nom.
Après avoir appartenu à différentes familles où elle connaît les chaînes, les bastonnades, les privations, les humiliations, l’animalisation et le viol, elle est vendue à son cinquième maître, le Consul italien à Khartoum. Elle a alors 12 ans. Il est gentil, et c’est étrange. Pour la première fois depuis sa captivité elle peut prendre un bain, recouvrir son corps de vêtements.
“C’est comme cela, par ce corps restitué, qui ne sera plus ni battu, ni convoite, qu’elle retrouve, lentement, le monde des humains.”
Ce nouveau maître essaye de lui rendre sa liberté, de retrouver sa famille, en vain. Quand il se résout à fuir le Soudan en guerre, Bakhita demande, supplie et oeuvre de ruse afin de ne pas être abandonnée à elle-même et aux rues de Khartoum. Alors, malgré lui, le Consul la ramène avec lui en Italie et l’offre a des amis.
C’est ainsi qu’a 14 ans, Bakhita se retrouve dans un petit village italien comme servante dans une famille de petits bourgeois.
Sa noirceur fascine, inquiète, horrifie. On fait le signe de croix quand on la croise, on se demande si cette noirceur est le signe du diable. On lui donne le nom La Moretta ou la Noiraude . Les micro-agressions ont remplacé les châtiments corporels.
En 1889 au bout d’un procès célèbre en Italie, et grâce à l’activisme d’un groupe de soeurs de l’Eglise, elle est déclarée libre. Mais libre de faire quoi? D’aller où? Les filles sortant de l’orphelinat se marient ou deviennent servantes dans des familles. Bakhita ne veut plus être la servante d’une famille, c’est l’histoire de sa vie depuis qu’elle a 7 ans. Elle veut etre “membre” d’une famille.
“-Je ne sors pas, je reste… Je veux être comme les autres.
-Blanche?
-Religieuse”
Le 21 juin 1895, à 26 ans, Bakhita se fiance à Jesus et devient “Soeur Giuseppina Bakhita”. Si certaines soeurs aimeraient bien que l'épreuve de partager le même dortoir qu’une noire leur soit épargnée, la plupart admirent sa gentillesse et son éthique. Si certains élèves refusent de venir en classe à cause de sa présence, elle ne s’en plaint jamais.
“Elle pense à l’esclave Jésus-Christ, n’a-t-il pas subi lui aussi les crachats et les rires de la foule?”
En 1947, après avoir vécu les deux guerres, rencontré Mussolini, rafistolé les âmes et les corps des soldats, élevé et aimé d'innombrables orphelins, elle s'éteint. Elle avait 78 ans.
En 1992 le Pape jean-Paul II declare qu’elle est béatifiée et en 2000, canonisée. Elle est désormais Sainte Giuseppina Bakhita, et sa vie est un message d’ “espérance aux hommes victimes des formes d’esclavage anciennes ou nouvelles.”
Aujourd’hui, des milliers de gens sont réduits en quasi-esclavage par des conditions de vie inhumaines dans leur pays. Certains, comme Bakhita avant eux, s’enfuient vers d’autres cieux. Certains, comme Bakhita, survivent, et d'autres pas.
Finalement, que ce soit Bakhita au XIXe siècle ou Koffi, Sarah ou Isabelle au XXIe siècle, l’histoire n’est pas tout à fait la même, mais elle n’est pas tout à fait une autre non plus.