Imaginez une grand-mère de cent deux ans, nommée Berthe, avec autant de répartie qu’un Clint Eastwood au sommet de sa forme, mais dans un corps de vieille peau ridée et flétrie. Armée d’un Luger et d’un sens de l’humour aussi acéré que son canon, Berthe ne s’en laisse pas conter, surtout pas par les flics. « Mamie Luger » de Benoît Philippon, c’est du polar à la sauce auvergnate, avec des dialogues qui pétaradent comme un vieux moteur de 4L sur une route cabossée.
Ça commence sur les chapeaux de roue, ou plutôt avec deux coups de feu tirés à bout portant par une « Mamie Luger », pas piquée des hannetons. Pas de temps pour les niaiseries ! À son âge, Berthe en a vu d’autres, et ce n’est pas l’inspecteur Ventura — un pauvre type avec le charisme d’une serpillière usée — qui va la faire plier. Dans sa chaumière isolée, Berthe n’a pas oublié ce que c’est que de se battre pour ce qui compte. Surtout quand on l’emmerde avant son infusion de camomille.
Benoît Philippon possède un art certain pour transformer chaque scène en théâtre. Son écriture est une mitraillette, de bons mots, de punchlines et de répliques cinglantes qui vous fusillent sans crier gare. Les pages de « Mamie Luger » s’enchaînent comme des épisodes d’un vieux western, avec cette mamie pas commode, jouant les Dirty Harry dans son salon. Pas besoin de colt, juste une carabine rouillée et une langue bien pendue.
Dans « Mamie Luger », l’éducation reçue par Berthe par sa grand-mère Nana a eu une influence décisive sur la femme qu’elle est devenue. Nana, véritable force de la nature, a élevé Berthe dans un esprit d’indépendance et de liberté totale, loin des conventions et des normes imposées par la société pourtant si machiste de l’époque. C’est auprès d’elle que Berthe a appris à ne pas se laisser dicter sa conduite ni par les hommes ni par les diktats sociaux. Nana lui a transmis cet esprit frondeur, une méfiance envers l’autorité, et l’art de se débrouiller seule.
Si Berthe en a fini depuis longtemps avec la gent masculine, c’est parce qu’elle a compris une chose essentielle : personne, et surtout pas un homme, ne lui dira jamais quoi faire. Toute sa vie, elle a dû batailler contre ceux qui voulaient la mettre à genoux. « Mamie Luger » a envoyé balader les moralisateurs, les maris autoritaires, et même les flics arrogants qui pensaient pouvoir la museler. C’est une femme qui a compris que la vraie liberté, c’est de dire « merde » aux règles établies.
Avec son franc-parler qui fusille comme une rafale de mitraillette, elle renvoie Ventura, l’inspecteur à la gueule de Lino, dans ses buts. Berthe n’a jamais plié sous le poids du mâle blanc qui sait mieux que tout le monde. Et si elle dégaine sa carabine pour défendre sa liberté, c’est qu’elle en a marre de voir des hommes essayer de la mettre en cage.
« Mamie Luger », c’est un mélange entre humour noir et tendresse. Parce que sous cette armure de sarcasme et de coups de feu, il y a une vieille dame au cœur cabossé par un siècle de vie. À travers ses flash-back, on découvre une jeunesse sacrifiée, des amours piétinés par l’Histoire, et des luttes acharnées pour défendre sa liberté. Car avant d’être une mamie flingueuse, Berthe a été une femme amoureuse…
Avec une plume tantôt mordante, tantôt poignante, Benoît Philippon nous fait passer du rire aux larmes en un paragraphe. Il y a dans « Mamie Luger » une mélancolie qui vous prend par surprise, nichée au creux d’un éclat de rire. Et c’est toute la force de ce roman : sous ses dehors de comédie noire, il explore des thèmes profonds comme le poids du passé, la résilience, et la quête d’une justice qui ne se plie pas aux lois des hommes.
Soumise à la question au commissariat, la relation qui se tisse entre « Mamie Luger » et l’inspecteur Ventura est objectivement très touchante. Derrière leurs échanges acerbes et leurs joutes verbales piquantes, une complicité inattendue et tendre se tisse peu à peu entre eux. Au départ, Ventura n’est qu’un flic fatigué, irrité par cette vieille dame insolente qui lui donne du fil à retordre. Mais au fil de leurs confrontations, il découvre en Berthe bien plus qu’une vieille délinquante à la gâchette facile.
Quant à Berthe, sous ses airs revêches et provocateurs, elle trouve en Ventura un adversaire qui l’écoute. Entre ces deux êtres que tout oppose naît une forme de tendresse pudique. Leur relation évolue ainsi vers une forme de respect mutuel, où la méfiance initiale laisse place à une compréhension tacite, teintée de compassion.
Au-delà de ses dialogues enlevés et de ses scènes rocambolesques, « Mamie Luger » est aussi une critique sociale à peine déguisée. À travers le regard d’une vieille femme qui a tout vu, tout vécu, et qui ne craint plus rien, Benoît Philippon dépeint une société qui a bien du mal à encaisser ses propres contradictions. La France des notables, des bien-pensants, et des hypocrites en prend pour son grade, fusillée par le verbe haut de Berthe.
Derrière chaque tirade acide se cache un désespoir silencieux, celui d’une génération sacrifiée, celui d’une femme qui a dû tout perdre pour gagner son indépendance. « Mamie Luger » est une ode à la liberté, à l’insolence, et au droit de dire merde à tous ceux qui voudraient nous enfermer dans des cases.
« Mamie Luger » de Benoît Philippon peut aussi être apprécié comme une œuvre féministe déguisée sous la forme d’un polar déjanté et irrésistiblement drôle. Car au-delà des apparences c’est un véritable plaidoyer pour l’émancipation féminine.
Berthe est l’incarnation même de la femme libre et rebelle. Elle ne correspond à aucune des normes traditionnelles associées aux femmes de son âge ni à celles imposées à n’importe quel moment de sa vie. Elle se moque des conventions. Berthe casse l’image de la « gentille mamie » pour devenir une héroïne atypique, prête à tout pour défendre sa liberté. Elle montre que le pouvoir et la force d’une femme ne sont pas liés à sa jeunesse ou à son apparence physique, mais à sa volonté de vivre selon ses propres règles. Toute sa vie, Berthe s’est retrouvée confrontée à des hommes qui ont cherché à la contrôler, à la réduire au silence, ou pire encore. Au lieu de se soumettre, Berthe se rebelle, riposte, et, littéralement, prend les armes pour se défendre. Mais, Bertheincarne aussi la solidarité féminine, car, tout au long de « Mamie Luger », elle tend la main aux femmes. Le message est clair : il est essentiel pour les femmes de se soutenir mutuellement face à la domination masculine.
La plume de Benoît Philippon fait des étincelles : ça claque, ça pète, ça éclabousse ! Il n’y a pas de demi-mesure avec Berthe. Elle est comme un vin rouge bien corsé, qui vous brûle la gorge, mais dont on redemande un verre. Chaque dialogue est une joute verbale où Berthe démolit ses adversaires à coups de répliques bien senties.
Là où d’autres romanciers auraient adouci le personnage pour plaire, Benoît Philippon, lui, pousse le curseur à fond. « Mamie Luger » est une révoltée, une anarchiste dans l’âme, qui n’a jamais accepté qu’on lui dicte sa conduite. Elle a traversé un siècle de luttes, deux guerres, des douleurs et des pertes, et tout ce qu’elle en a retiré, c’est la certitude qu’elle ne doit rien à personne. Son esprit n’a jamais cédé… sauf pour à l’amour de sa vie.
Si vous pensez que lire « Mamie Luger » sur papier est un régal, alors laissez-vous tenter par la version audio. La comédienne Fabienne Loriaux donne vie à Berthe avec un talent époustouflant. Sa voix porte à merveille ce personnage haut en couleur. Elle sait jouer sur tous les registres : l’ironie mordante, la tendresse dissimulée, et les éclats de colère qui font vibrer ses cordes vocales. Chaque réplique prend une dimension supplémentaire, comme si les mots de l’auteur avaient été taillés sur mesure pour sa voix. Écouter « Mamie Luger », c’est plonger dans un spectacle radiophonique où chaque scène prend vie avec une intensité remarquable. Fabienne Loriaux habite littéralement le personnage. C’est une performance qui donne une dimension supplémentaire à l’œuvre, à la fois plus immersive et plus percutante. Son interprétation fait ressortir chaque nuance de l’écriture de Benoît Philippon, transformant chaque réplique en uppercut sonore.
En refermant « Mamie Luger » on se dit qu’on vient de passer un sacré bon moment. C’est drôle, c’est touchant, c’est féroce. C’est un peu comme si on avait partagé un dernier verre avec une vieille amie qu’on sait condamnée, mais qui n’a pas l’intention de se laisser abattre sans se battre jusqu’au bout. Le roman de Benoît Philippon est une pépite de la littérature contemporaine, un mélange explosif de polar, de comédie noire, et de chronique sociale. Et si vous cherchez à prolonger le plaisir, ne vous privez pas de la version audio : Fabienne Loriaux vous offrira une interprétation de haute volée ! Vous l’aurez compris : j’ai adoré cette lecture audio ! À quand « Petiote », « Joueuse » et « Papi Mariole » en audio ?