Au milieu des années 1970, à la manière d'un rêve, Jacques Abeille s'engageait dans l'exploration d'un monde imaginaire en écrivant un roman : Les Jardins statuaires. Depuis, de livre en livre, un univers extraordinaire s'est construit, avec ses règles, ses mystères, ses fantasmagories. Le Veilleur du jour tient une place majeure clans ce cycle par son ampleur. Texte frère des Jardins statuaires, il décrit la déliquescence d'une société - l'Empire construit autour de la ville de Terrèbre - menacée par l'invasion de barbares. On y retrouve une écriture d'un classicisme si aigu en apparence qu'elle en devient déconcertante, mais aussi le pouvoir visionnaire de l'écrivain. Sans aucun doute, Le Veilleur du jour justifie un peu plus l'analyse des critiques littéraires, qui rapprochent désormais l'oeuvre de Jacques Abeille de celles de Gracq, de Jünger, de Tolkien.
Jacques Abeille was born at Lyon in the year 1942. He was a distinguished French writer and poet renowned for his imaginative and richly detailed literary worlds.
Abeille initially pursued a career in teaching before fully dedicating himself to creative writing. His works often explored themes of utopia, dystopia, and the surreal, blending elements of fantasy and reality in a unique and compelling style.
Abeille's most celebrated work is Les Jardins statuaires (The Gardens of Statues), first published in 1982. This novel, part of a larger series known as Le Cycle des Contrées (The Cycle of the Lands), showcases his intricate world-building and profound philosophical insights. The series, although not widely known initially, gained a dedicated following and critical acclaim for its depth and creativity.
Throughout his career, Abeille was recognized for his contributions to literature with various awards and honors. His writing style, often compared to that of Jorge Luis Borges and Italo Calvino, is marked by its poetic prose and the exploration of human experience through fantastical landscapes.
Abeille also published with the pseudonym Léo Barthe
Jacques Abeille remained a somewhat enigmatic figure, maintaining a low profile despite his significant impact on the literary world. He passed away in 2022, leaving behind a legacy of thought-provoking and beautifully crafted works that continue to inspire readers and writers alike.
Voilà une bien curieuse histoire. Dans ce deuxième tome du Cycle des contrées, qui succède à l'unique Les Jardins statuaires, Barthélémy Lécriveur, s'exilant de la forêt des hautes brandes où il vivait parmi sa communauté de bûcherons, prend la route de Terrèbre, capitale de l'Empire. Lui-même ne se l'explique pas, et c'est comme si ses pas le portaient, doués d'une volonté propre, attirés par le cœur intangible des contrées...
Après certaines tribulations sur la route et dans la grande ville, l'ancien forestier trouve une offre d'emploi par le biais de l'aubergiste chez qui il gîte. Il s'agit d'un travail dans un étrange et colossal entrepôt. Un travail de veilleur... de jour. Sa mission ? Rester alerte pour pouvoir accueillir la personne dont la légende raconte qu'elle réclamera pour elle l'édifice et le cimetière antique qu'il enclot.
L'insoupçonné, le très discret héros du Veilleur du jour fait la rencontre de nombreux personnages aux destins inaccoutumés qui chacun à sa manière vont l'éclairer sur l'histoire de la monumentale bâtisse, tandis que son intériorité nous reste celée, comme à lui-même. Les alias se dédoublent autour de sa mystérieuse personne, conduisant à autant de destins en trompe-l'œil. Finalement, le passé personnel de Barthélémy Lécriveur (?) / Léo Barthe (?) s'obscurcit toujours un peu plus à mesure que l'histoire avance.
Dans le même temps, l'histoire de l'Empire prend un cours périlleux où la conspiration politique et l'insurrection militaire s'accompagnent de l'arrivée de barbares sur les frontières que les officiers rebelles ont dégarnies par leur soulèvement contre Terrèbre. Et pourtant... c'est comme si le chancelier Lonvois avait prémédité, sinon encouragé ces troubles pour se donner l'occasion de restaurer la paix civile, et avec elle, donner à son pouvoir personnel une exclusivité pratiquement totale. Rien ne va plus, et le pays semble à l'orée d'une ère de grands bouleversements.
Carte des Contrées
II. Mon avis
Ce roman à sa manière réécrit l'histoire du personnage principal des Jardins statuaires, en le faisant venir d'un ailleurs nébuleux pour atteindre un établissement de la puissante et crainte Guilde des Hôteliers. On y retrouve encore le goût de l'enquête historique et archéologique qui faisait la saveur du premier volet, où les Jardiniers en disaient beaucoup moins sur leurs coutumes que leur volontarisme le laissait paraître d'abord. On se trouvait donc à partager le sort du personnage étranger, qui cherche à organiser ce qu'il observe pour établir un récit qui fait sens.
Pourtant, assez vite une différence s'établit entre les deux histoires. Je trouve que la quête personnelle et historique du héros des Jardins a plus d'ampleur et de souffle que celle de Barthélémy, qui s'égaille et s'égare assez vite, sans rien pousser à fond. C'est peut-être que l'objet d'étude : le passé de Barthélémy, la ville de Terrèbre, le grand monument, n'ont pas proprement de fond ? Barthélémy est un homme en errance, à l'image de cette nuit qu'il a passée à baguenauder dans les rues de la capitale, en proie à une fameuse angoisse. Barthélémy ne sort jamais vraiment de sa nuit intérieure. Ses rencontres se nouent et se dénouent, se succèdent sans former de suite... Un peu comme s'il était l'incarnation des mille phases que chacun traverse dans une vie, sans qu'elles aient de sens toujours bien transcendant dans leur apparition et leur dissolution.
Dans le même temps, les personnages qui le côtoient disent ou du moins sentent en lui une réserve infinie de disponibilité, d'écoute, de veille portée à toute chose et aucune plus particulièrement qu'une autre. Au point de rappeler une observation étrange, et pourtant juste, d'Édouard dans Les Faux-monnayeurs d'André Gide :
« si je n'étais là pour les accointer, mon être du matin ne reconnaîtrait pas celui du soir. Rien ne saurait être plus différent de moi, que moi-même. Ce n'est que dans la solitude que parfois le substrat m'apparaît et que j'atteins à une certaine continuité foncière ; mais alors il me semble que ma vie s'alentit, s'arrête et que je vais proprement cesser d'être. Mon cœur ne bat que par sympathie ; je ne vis que par autrui ; par procuration [...] et ne me sens jamais vivre plus intensément que quand je m'échappe à moi-même pour devenir n'importe qui. »
Un élément de l'intrigue m'a plus durablement marqué que les autres, plus encore que les rêves violents qui assiègent le héros en début de volume. À un certain stade, Barthélémy quitte sa chambre à l'auberge pour emménager sur son lieu de travail, l'étrange entrepôt. Il commence alors à partager ses journées : à nettoyer, désherber, repeupler le cimetière dans leur première partie ; à étudier l'herméneutique du lieu, explorer l'"entrepôt", déchiffrer ses signes dans la seconde. J'y vois la quête et la culture d'une forme modeste de plénitude. L'accomplissement d'une vie dans le travail physique et spirituel librement consenti, et comme devenu rite ou jeu.
Ce livre peut paraitre au premier abord entre du réalisme et du fantastique mais personnellement je la catégoriserais comme un livre onirique. Il n’a quasiment que des bons points à part, peut être quelques longueurs. L’art que déroule Jacques Abeille, au détour de chacune de ses phrases, transforme ce livre en un petit trésor. L’histoire qui partait simple au début, se complexifie. Les personnages sont attachants par leur humanité, leurs forces et leurs faiblesses. Pour conclure je conseille vraiment ce livre, car c’est une expérience inédite (en tout cas en ce qui me concerne). Jacques Abeille mérite d’être encore plus lu et apprécié, car je pense sincèrement que c’est un classique de la littérature française.
La suite des jardins statuaires, où l'on retrouve ces étranges peuplades aux rites anciens mais cette fois ci dans la ville de Terrebre, le personnage principal de ce roman envoûtant, navigant entre cartomancie tragédie et égyptologie. Une passion dévorante brûle deux amants maudits. Un roman magique et romantique dont les ambiances et les personnages nous hantent.