Golgotha est un lieu d’apparitions, espace où se déploie un « je » massif et creux, habité. Constellé d’altérités, il se sonde, se sculpte, remonte ses époques. Il revient du passé le visage dissimulé par un loup, et laisse parler le loup.
Le corps, la voix du poète forment un théâtre privé : dans la boîte de son crâne des créatures tonnent de colère, s’offrent comme énigmes ou se replient dans la honte. En orbite entre les mondes, ces présences rappellent que la parole est un sort.
Avec des poèmes parfois lapidaires, contondants, parfois logorrhée vertigineuse, Benoit Jutras présente « les humains qui dorment / debout dans les accidents », et demande, envahi : « combien de totems en moi maintenant » ?
Seigneur, ton histoire je l’ai volée, ta croix je l’ai volée, j’ai dépouillé la musique de sa honte jusqu’à ton sang, à ton sexe, et c’était le sens du soleil, la mélancolie des falaises et de la gloire, les rats pleuraient au creux de tes mains, et devant toi je vais compter jusqu’à ta naissance, réciter le long registre des prières d’enfant et des aurores boréales qui avalent le sol, car je sais que tu as froid, tu as perdu, tu es à genoux dans la maladie de parler, Seigneur, je connais la noirceur des verbes gelés dans tes cheveux, tu as perdu et je t’embrasse avec le mal qui m’a fait homme et les fleurs que j’ai arrachées aux mères et aux révolutions, car j’avais besoin d’un feu humain, de la plus pâle des terreurs et tu es tombé, tu as porté ma tête jusqu’à son terme comme je porte ton haleine dans mes graisses, comme toi j’ai perdu le chemin familier, j’appartiens à tous les corps qui tombent.
De la poésie coup de poing, coup de gueule, qui ose s'écrier hors des codes du réalisme et du désincarné. Une poésie sublime de personnages mythiques ; personnages qui nous perdent, nous rattrapent en vol. Une grande lecture.