Il s'agit d'une édition intégrale de ce récit de voyage écrit à quatre mains par Flaubert et Du Camp, et dont on n'édite en général que les chapitres impairs, rédigés par l'auteur de "Madame Bovary".
En 1847, les deux jeunes gens prirent le train jusqu'à Blois ; il n'allait pas plus loin à l'époque. C'est par des moyens plus archaïques, et souvent "pedibus iambiscum", qu'ils firent le tour de la péninsule armoricaine. Le titre qu'ils ont choisi reflète assez fidèlement la distinction bretonnante entre Armor (le pays de la mer) et Argoat (le pays des forêts). Nos deux jeunes gens de lettres se montrent des touristes consciencieux. Ils ont potassé avant de partir, mais se montrent aussi souvent ouverts à l'aventure, et content leurs rencontres de passage.
Flaubert annonce le programme dès les premières phrases : il s'agira de "l'agglomération" de "deux monades" qui aura pour résultat de "barbouiller de noir le papier subséquent". C'est frappant : Flaubert ne dit jamais "Du Camp", Du Camp ne dit jamais "Flaubert" ; à l'occasion, c'est "mon compagnon", mais le plus souvent "nous", et finalement Du Camp clôt son récit sur un soupir à la fois extatique et nostalgique évoquant ce moment d'amitié d'une intensité sans pareille. Bien que la plume alterne, le regard se veut collectif. Certes l'on discerne des différences de touche entre les deux écrivains. Du Camp, plus scolaire, allonge ses pages d'histoire ; plus Parisien, il regarde les Bretons de plus haut et joue les blasés ; Flaubert, plus romantique — mais oui ! ils sont jeunes encore —, ose des contrastes plus vifs entre l'exaltation et la moquerie dont tous deux recherchent le contraste, pose sur les êtres un regard plus tendre, recherche une saveur directement rabelaisienne dont il se méfiera parfois plus tard. Mais le plus frappant, c'est pourtant la parenté entre les deux séries de chapitres, qui traduit l'évidente influence réciproque des deux amis, ce rejet narquois de la bêtise, cette recherche de la beauté et de l'ivresse, cette capacité à chercher la beauté merveilleuse dans la simple immédiateté autant que dans l'étrangeté du voyage. La puissance et la subjectivité de l'ensemble sont remarquables, jusque dans les injustices de leurs jugements.