Un livre qui démarre plutôt bien, mais qui s’essouffle. Finalement, on tourne autour d'une évidence: l'IA n'est que programmation, bien conçue certes mais de la prog et c'est tout, et ses avantages surclassent tellement ses inconvénients qu'il n'y a pas de soucis à se faire, enfin soit-disant (on sent le passage chez Apple quand même).
Le début du livre retrace le parcours exceptionnel de l'auteur dans le domaine, puis il nous présente la genèse et le développement de l'IA. Il tente vers la fin d'aborder le futur.
L'auteur défend son bébé, mais on remarque pas mal de lacunes qui dénotent une absence de culture philosophique - ce n'est pas nouveau, les études scientifiques étant déjà bien remplies, on peine à trouver un instant à accorder à la réflexion philosophique qui pourtant, vu le sujet, s'avère nécessaire.
Entres autres points négatifs:
- l'inutilité de l'IoT (qu'il s'agisse d'internet ou d'intelligence), du gadget, pas beaucoup plus. Je suis peut-être réfractaire, mais j'ai pris conscience de l'effet désastreux du tout connecté sur ma réflexion. Je préfère ne pas savoir ce qu'il y a dans mon frigo et me réapproprier mon raisonnement intellectuel et ma mémoire.
- du défaut de qualité. L'IA repose sur 1/ de la programmation 2/ des données. Avec l'ère du big data, du ML et du DL, si la quantité des données est avérée, la qualité laisse à désirer. Citons le domaine de la traduction, une profession dé-régularisée avec beaucoup d'amateurs et peu de professionnels qualifiés. Ce déséquilibre se retrouve dans les résultats de la traduction automatique et se répercute directement sur la qualité du produit.
- quid de notre humanité? (retour sur la philo). Nombre des tâches routinières nous façonnent et paradoxalement nous permettent de donner libre cours à notre créativité, élément indispensable à l'innovation dont l'auteur se fait pourtant un fervent défenseur. La routine est nécessaire, tout comme l'ennui, pour laisser notre esprit et notre imagination vagabonder.
- empreinte énergétique et épuisement des ressources: l'auteur semble oublier que l'empreinte énergétique ne se limite pas au carbone. Tous ces petits gadgets exigent des métaux qu'on ne sait toujours pas bien recycler et qui seront, à moyen terme, épuisés.
- de la pénibilité. Le temps de l'automation industrielle est révolu. On parle désormais de déplacer les tâches pour nous laisser le temps de nous consacrer au plus important. Pourtant le médecin a besoin de l'administratif et de poser lui-même les question sur les antécédents pour déceler les non-dits. La cuisinière devra se tromper ou oublier des ingrédients pour donner libre cours à son imagination, innover et créer une nouvelle recette. Le programmeur devra tomber sur un livre parlant d'un sujet qui ne l'intéresse pas pour modifier son algorithme et créer un tout nouveau programme révolutionnaire (je n'invente rien pour le coup) - autant d'éléments que l'IA supprimerait. En quoi est-ce utile?
N'oublions pas non plus la pénibilité de repasser derrière une machine. Pour reprendre l'exemple de la traduction, rien de plus pénible pour un traducteur professionnel et aguerri que de corriger la copie d'un amateur qui se dit traducteur ou d'une traduction automatique qui repose sur une montagne de données de mauvaise qualité, et n'en déplaise aux réseaux neuronaux, ne connaît d'une langue que sa structure théorique, sans les idiomatismes, la culture, les ressentis (après tout, puisqu'on ne sait pas définir la langue maternelle ou le véritable bilingue, impossible de les programmer -- pas étonnant qu'on obtienne de la mauvaise qualité).
Si je conçois sans peine l'excitation que l'auteur éprouve à travailler sur ses projets, il n'y a rien de plus rébarbatif que de devoir repasser "derrière" la machine sans pouvoir modifier son programme ou ses données de référence.
L'IA, c'est finalement un formidable jouet pour ses concepteurs, dotée de capacités de calcul exceptionnel, pouvant être utile dans des domaines scientifiques, notamment la recherche, mais dont la qualité de données limite la portée pour le grand public.
N'oublions pas non plus son énorme dépendance énergétique (sans parler des blockchains).
Elle est assez inutile pour la vie de tous les jours, à condition bien entendu que l'être humain daigne se servir de cette mécanique extraordinaire dont il est pourvu: son cerveau!
A partir de la 4e partie, on tombe un peu dans le délire du scientifique qui défend son biftek, avec une description de smart city qui frôle le cauchemar, insipide, totalement dénuée d'humanisme, des surprises et des aléas qui rendent une vie intéressante et un être humain plus... humain! On a du mal à imaginer comment dans cette atmosphère étouffante pourrait jaillir ne serait-ce qu'une étincelle de créativité. On sent l’enthousiasme du gosse qui a créé son jouet mais qui oublie les besoins élémentaires des humains. Peut-être quelques notions et une réflexion philosophiques auraient pu pallier cette lacune?
En fin de livre, on tombe dans la naïveté, la contradiction, une certaine méconnaissance des problèmes liés aux ressources (finalement est-ce peut-être un problème de la Silicon Valley, qui ne se rendrait pas compte du désastre au niveau des ressources?). J'ai également du mal à comprendre l'ingénuité avec laquelle l'auteur met à dispo ses données, à aucun moment l'aspect financier/commercial de la question n'est abordé, sujet majeur en ces temps de troubles climatiques.
Ce livre permet finalement de confirmer ce dont on pouvait se douter: L'IA n'est que le résultat d'une programmation bien menée, elle n'est pas intelligente, en revanche elle risque de retirer aux humains le peu d'intelligence qu'il leur reste.