Cet essai de quelque 500 pages se dévore comme un roman.Outre ses propres recherches, l'auteur rend compte, et c'est une dimension intéressante du livre, des travaux d'Emmanuel Todd, d'Hervé Le Bras, de Christophe Guilluy et d'autres, ce qui rend le document particulièrement riche. L'hypothèse de base, alimentée par plusieurs recherches, est celle d'un éclatement de la société française, après la perte d'influence des deux grandes croyances structurantes qu'étaient le catholicisme et le communisme, entre plusieurs "tribus" désormais dotées chacune de leurs prénoms (une dimension importante, peut-être un peu survalorisée - le choix d'un prénom issu de la culture d'origine pour les enfants n'est pas nécessairement un refus d'intégration), de leurs zones de circulation, de leurs médias, de leurs informations et de leurs valeurs...Ces différentes tribus finissent par se retrouver, sans que cela ait l'effet institutif des anciennes "églises " d'autrefois, de part et d'autre d'un clivage entre "cosmopolites-optimistes" et "enracinés- pessimistes". Certains exemples sont particulièrement frappants (la carte des prénoms issus des séries américaines recoupant celle de la France qui vote RN : la géographie du déclassement). Vraiment, on admire... ce livre m'a enfin fait admettre que oui, je vivais dans un microcosme très peu ouvert sur d'autres milieux, ce que je niais jusqu'à présent avec constance.
Quelques reproches, s'il faut en faire : l'hypothèse initiale implicite d'une France autrefois unie, ce qui est sans doute loin d'être le cas : de fortes différences de niveau d'instruction et de fortune , ainsi que de robustes préjugés dressaient sans doute des frontières entre les mondes. La structure un peu "en entonnoir", ensuite : très large au début, le propos se centre ensuite sur une étude géographique très fine du résultat des élections de 2017, vue comme le résultat et l'illustration du processus : certes, mais ça perd en portée et cela "date" un peu cette réflexion qui aurait pu se vouloir plus durable. En troisième lieu, les processus sont présentés comme résultant de causalités linéaires, alors que des boucles de rétroaction sont en réalité à l'oeuvre (une évolution sociétale conduit à un changement de loi qui accélère à son tour la mutation) - elles sont admises, mais du bout des lèvres Enfin, le vote écologiste est complètement passé sous silence, peut-être parce qu'il sert moins la démonstration, alors qu'il constitue tout de même une donnée majeure et structurante de l'évolution de la société française..