Mon coup de coeur de 2021, à ce jour.
"Mais moi, détaché d'eux et de tout, que suis-je moi-même ? Voilà ce qui me reste à chercher."
Cette citation liminaire concentre à elle-seule le projet des Rêveries; une fois retiré du monde et de son agitation, livré à soi-même, au milieu d'une nature contemplative et incitant à la méditation: qui sommes-nous ? Cette question me taraude depuis longtemps, j'ai d'ailleurs quitté il y a plusieurs années mon précédent travail pour y trouver des réponses, et elle a ressurgi depuis le début de la pandémie et les nombreux moments que j'ai été amenée à passer seule.
"A travers le cheminement de la méditation dédommageante, à travers l'opération qui consiste à écrire les mots qui rassurent, la solitude persécutée est peu à peu transmuée en plénitude, le manque en suffisance, le malheur en tranquillité heureuse."
Livré à soi, seul face à soi-même, qui sommes-nous? Pouvons-nous bien vivre avec nous-même? Ces questions me semblent si capitales à notre époque et Rousseau les explore dans une forme adéquate qui ne tend pas vers le dogmatisme mais une forme mouvante, celle des rêveries, et donc du fugace, du fragmentaire. Pour reprendre G. Bachelard dans L'eau et les songes cité dans l'excellente préface de Michèle Crogiez:
"Dans l'univers, l'eau dormante est une masse de tranquillité, une masse d'immobilité. Dans l'eau dormante, le monde se repose. Devant l'eau dormante, le rêveur adhère au repos du monde. Le lac, l’étang sont là. Ils ont un privilège de présence. Le rêveur peu à peu est dans cette présence. En cette présence, le moi du rêveur ne connait plus d'opposition. Il n'y a plus rien contre lui. L'univers a perdu toutes les fonctions du contre. L’âme est partout chez elle dans un univers qui repose sur l’étang. L’eau dormante intègre toute chose, l'univers et son rêveur. Dans cette union, l’âme médite. C'est près d'une eau dormante que le rêveur pose le plus naturellement son cogito, un véritable cogito d’âme où va s'assurer l’être des profondeurs."
Une promenade m'a particulièrement émerveillée: la cinquième. Elle concentre selon moi les thèmes et réflexions les plus importants des Rêveries.
- le bonheur de se fondre dans la Nature et l'Univers, l'état extatique atteint par la méditation: "Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser."
- l'impermanence du monde et la nécessité, face à ce flux, de trouver un ancrage en soi (réflexions empreintes de stoïcisme): "Tout est dans un flux continuel sur la terre. Rien n'y garde une forme constante et arrêtée, et nos affections qui s'attachent aux choses extérieures passent et changent nécessairement comme elles". L'énergie ne peut alors venir de l'extérieur, il faut trouver l'élan vital à l'intérieur de soi, se replacer au centre: "Le mouvement qui ne vient pas du dehors se fait alors au dedans de nous" (*citation complète à la fin).
- une éthique du bonheur, chimère face à l'impermanence: "Aussi n'a-t-on guère ici-bas que du plaisir qui passe; pour le bonheur qui dure je doute qu'il y soit connu".
- un éloge de l'imagination: " Les hommes se garderont, je le sais, de me rendre un si doux asile où ils n’ont pas voulu me laisser. Mais ils ne m’empêcheront pas du moins de m’y transporter chaque jour sur les ailes de l’imagination, & d’y goûter durant quelques heures le même plaisir que si je l’habitois encore. Ce que j’y ferois de plus doux seroit d’y rêver à mon aise. En rêvant que j’y suis ne fais-je pas la même chose ?"
La septième promenade, ma seconde préférée, m'a permis quant à elle de trouver une synthèse au projet des Rêveries. Dans cette promenade, comme dans d'autres, Rousseau évoque sa passion pour les plantes, les journées entières à explorer et découvrir de nouvelles variétés. Le plaisir qu'il a à "herboriser", à connaître son environnement, à se fondre avec lui dans un pur sentiment d'existence: "Je ne médite, je ne rêve jamais plus délicieusement, que quand je m'oublie moi-même. Je sens des extases, des ravissements inexprimables à me fondre pour ainsi dire dans le système des êtres, à m'identifier avec la nature entière".
Il me semble ici que l'on peut lier les deux quêtes, collectionner les plantes et se connaître soi, comme participant d'un même élan, d'un même mouvement. En anglais, collect signifie "collectionner" mais aussi "rassembler". La main permet de cueillir et collecter les plantes ensuite rassemblées dans un herbier; la main permet d'écrire et collecter les pensées ensuite rassemblées dans les Rêveries. En collectionnant les plantes, Rousseau se collect lui-même. Cela permet ainsi d'envisager l'herbier en termes métalittéraires, s'articulant autour de l'esthétique du fragment. Les Rêveries seraient ainsi un herbier-livre, recueil de souvenirs épars qui, une fois assemblés, forment un Tout ontologique aussi vaste et unifié que la Nature.
C'était une lecture incroyable. Lisez-le.
*"Il n'y faut ni un repos absolu ni trop d'agitation, mais un mouvement uniforme et modéré qui n'ait ni secousses ni intervalles. Sans mouvement la vie n'est qu'une léthargie. Si le mouvement est inégal ou trop fort il réveille ; en nous rappelant aux objets environnants, il détruit le charme de la rêverie, et nous arrache d'au-dedans de nous pour nous remettre à l'instant sous le joug de la fortune et des hommes et nous rendre au sentiment de nos malheurs. Un silence absolu porte à la tristesse. Il offre une image de la mort. Alors le secours d'une imagination riante est nécessaire, et se présente assez naturellement à ceux que le ciel en a gratifiés. Le mouvement qui ne vient pas du dehors se fait alors au-dedans de nous. Le repos est moindre, il est vrai, mais il est aussi plus agréable quand de légères et douces idées, sans agiter le fond de l'âme, ne font pour ainsi dire qu'en effleurer la surface. Il n'en faut qu'assez pour se souvenir de soi-même en oubliant tous ses maux. Cette espèce de rêverie peut se goûter partout où l'on peut être tranquille, et j'ai souvent pensé qu'à la Bastille, et même dans un cachot où nul objet n'eût frappé ma vue, j'aurais encore pu rêver agréablement."