« Dans la cage » est un bref roman dont le format pourra rappeler « Le Tour d’écrou » ou « Les Dépouilles de Poynton » qui lui sont presque exactement contemporains. Comme dans le premier, le nom de la protagoniste ne nous sera pas révélé : elle sera « la jeune fille » ou bien ironiquement « la fiancée de Mr Mudge » — un personnage beaucoup plus falot qu’elle.
La jeune fille — donc — est télégraphiste dans le bureau de poste installé dans une épicerie de Mayfair. La première phrase donne la clef de la métaphore du titre : son petit bureau lui apparaît comme une cage d’où, paradoxalement, elle atteint — du moins d’après elle — à une certaine connaissance du monde extérieur. Les habitants de ce quartier huppé ne renâclent en effet que rarement devant les frais d’un télégramme et, chargée de transmettre tous ces messages laconiques et parfois cryptés, la jeune fille surprend leurs secrets. Elle s’intéresse tout particulièrement à une dame, lady Bradeen, et à son correspondant régulier, le capitaine Everard. Ils s’envoient sous des pseudonymes divers, à des adresses de complaisance, des télégrammes qui semblent lourds de secrets. La jeune fille tombe immédiatement sous le charme du capitaine. Fiancée elle-même, presque par résignation sociale à un ancien collègue, le fameux Mr Mudge, elle tombe folle amoureuse de son aristocratique client, sans pourtant chercher à renverser le cours de sa propre vie, tout au plus à le suspendre, et à créer avec lui une complicité unique en protégeant ses amours avec lady Bradeen au lieu de les contrarier.
« Dans la cage » est assez typique de cette période de l’inspiration de Henry James de par son caractère incroyablement abstrait — l’anonymat de la protagoniste en est un signe parmi d’autres, de même que la métaphore de la cage qui transforme l’épicerie probablement pittoresque en un lieu quasi géométrique (des échappées auront lieu, à Hyde Park puis au bord de la mer). Il est capable de raconter une bonne moitié d’une conversation sans rapporter, fût-ce de façon très indirecte, le moindre propos échangé mais en détaillant au contraire l’influence de ces propos sur l’état d’esprit des personnages ; et lorsque les guillemets arrivent enfin, c’est que les répliques sont anodines et que l’essentiel est passé dans la sous-conversation, cet ensemble d’émotions et d’intentions qui ne sont jamais formulés mais qui passent dans les silences de nos échanges habituels.
C’est ici que le roman, loin d’asphyxier ses lecteurs, prend une saveur ludique. Car des réticences aussi marquées, un récit aussi flou, nous obligent évidemment à nous demander ce qu’il faut comprendre mais également, si nous avons un peu de jugeote, à nous demander si nous sommes vraiment sûrs que ce que nous pensons comprendre figure vraiment dans le texte. Et nous voilà dans la position même de l’héroïne. Apparemment il est d’usage de la comparer à Henry James lui-même, qui depuis une position retirée et modeste (les protagonistes sont ici des gens du peuple, qui observent de loin l’aristocratie et la haute bourgeoisie qui peuplent le plus souvent les récits de James) parvient à une acuité d’observation qu’il exploite ensuite dans ses récits. Mais elle ressemble au moins autant aux lecteurs eux-mêmes, contraints d’échafauder leurs interprétations à partir d’indices franchement équivoques voire lacunaires. Décelant un danger dans une suite de chiffres apparemment arbitraire, la jeune fille n’est-elle pas victime de son imagination ? S’agissant manifestement de simples affaires de cœur plus ou moins légitimes, elle apparaît alors comme une sorte de double plus léger, voire plus comique, de l’héroïne angoissée et tout aussi imaginative du « Tour d’écrou ».
Il y a donc matière à se régaler dans le petit labyrinthe que Henry James a bâti autour de nous en nous donnant mission de nous en sortir à notre avantage, mais aussi une espèce de correction par rapport à la théorie esthétique mise en scène dans « L’Image dans le tapis ». On peut se demander — en dépit de la dernière phrase — s’il y a bien ici une image dans le tapis, du moins une image concertée par l’auteur, et si le récit n’est pas une sorte d’immense test de Rorschach où nous apporterions nous-mêmes l’image que nous voulons voir dans le tapis : en l’occurrence, pour la malheureuse télégraphiste, l’existence romanesque dont elle sent bien, dont elle a déjà consenti à ce qu’elle lui soit personnellement refusée. Mettant en scène le contraste des classes sociales, James suggère d’ailleurs que le romanesque est une sorte de luxe, et que malgré les efforts méritoires de l’héroïne et de son amie Mrs. Jordan pour se sortir de la gêne, l’existence demeure d’autant plus déterminée par le milieu social qu’il s’agit de l’existence spirituelle.