À quoi cela a-t-il tenu ? À la solitude d'un jour d'automne, à la tristesse tenace de ces derniers mois, au souvenir inattendu du Jeu de paume où elle se rendait parfois enfant ? Peu de choses, en somme, qui conduisent Laurence T. à pousser la porte de l'exposition consacrée à la photographe Diane Arbus. Le choc, d'abord esthétique, devient peu à peu existentiel. La narratrice va revisiter son histoire personnelle et familiale à la lumière de celle de Diane Arbus, jumelle soudain découverte. Leurs histoires se répondent : l'enfance est privilégiée mais recluse, le désir de venir enfin au monde se confond avec celui de créer, les hommes et les enfants sont toujours là, essentiels. En partant à la recherche de Diane Arbus, Laurence T. va se reconnaître elle-même dans le miroir. Ce livre entrelace souvenirs, évocations, scènes d'hier et d'aujourd'hui, rêves et fragments biographiques pour devenir le roman d'une rencontre et d'une quête, celle d'une vie enfin retrouvée.
Je vois se profiler deux possibilités : -ce livre a été écrit pour moi, et spécialement pour moi -ce livre a été écrit par moi, dans une vie antérieure ou au cours d'une absence de ma part
Un très beau texte. Onirique, cauchemardesque étouffant, nostalgique, frappant de justesse, vrai.
Extraits :
*"(...) je continue à avancer dans le couloir le long couloir de mon enfance je m’attends à trouver sur la droite le deuxième coude et au niveau de ce deuxième coude le deuxième petit placard dans lequel nous rangions chaque fin d’année scolaire tous nos cours de l’année qui venait de s’achever d’année en année le petit placard était de plus en plus rempli les cahiers et les pochettes s’entassaient débordaient nous tombaient sur la tête je continuais à empiler je n’osais pas jeter mes cours j’empilais les cours sur l’étagère du haut puis très vite je refermais le placard j’ai froid aux pieds le froid monte dans mon corps il monte dans mes bras il monte dans ma poitrine je passe devant le deuxième petit placard je n’essaie pas de le toucher je sais que je vais trouver juste après sur la droite la chambre de ma sœur la chambre avec le grand lit en bois foncé juste derrière la porte et la si belle courtepointe en patchwork qu’avait confectionnée ma grand-mère avec la grande poupée en chiffon couchée dessus qui me faisait tant rêver et que j’aurais tant voulu avoir pour moi mais c’était la chambre de ma sœur c’était le royaume de ma sœur c’était une chambre si différente de la mienne une chambre qui donnait sur la cour et non sur la rue une chambre où l’on sentait le calme une chambre sans effroi je n’osais pas beaucoup y entrer je n’y ai jamais joué je n’y ai jamais rêvé j’ouvre les yeux le plus grand possible pour revoir la chambre de ma sœur je veux toucher la porte de la chambre de ma sœur je me rends compte soudain que je veux la toucher depuis si longtemps depuis si longtemps je veux la toucher mon cœur cogne en moi j’attends ce moment j’attends ce moment de toutes mes forces mais le couloir brusquement continue il continue sans fin et je ne passe devant aucune chambre la chambre de ma sœur a disparu le couloir est devenu noir et sans fin le couloir ne dessert plus rien il ne débouche plus sur la très grande double cuisine rouge sombre le couloir est noir et glacé et je continue à avancer et j’ai peur et j’ai froid et tout est lourd en moi mes bras et mes jambes tout est si lourd je ne vais bientôt plus pouvoir avancer je ne reconnais plus rien je ne suis plus dans l’appartement de mon enfance l’appartement de mon enfance a disparu mon enfance a disparu ma mère a disparu notre famille a disparu tout a disparu tout a disparu.
*(...)Je suis dans le jardin de la maison de Nice sur la pelouse état de grande légèreté l’herbe est verte et brillante et je virevolte je porte une longue robe claire je suis en train de danser sur moi-même et de rire doucement lorsque tout à coup j’entends une énorme explosion je n’ai jamais entendu un fracas pareil aussi terrible le bruit provient de l’extérieur de mon corps tout près de moi de l’autre côté du jardin mais à peine l’ai-je entendu qu’il se propage à l’intérieur de moi comme une onde à l’intérieur de mon ventre et de ma poitrine de mes bras de mes mains je ressens la déflagration partout en moi je suis presque soufflée sur place et je crois bien que je suis soufflée mais je réalise que je suis encore là je n’ai pas disparu je suis encore debout sur mes deux jambes écartelée à l’intérieur de moi distendue tandis que ça continue à exploser au-dehors et au-dedans de moi je me sens au bord de la désintégration et j’attends que ça vienne que la désintégration se produise il n’y a plus rien à faire d’autre qu’attendre la secousse continue à faire éclater mon corps et ça n’en finit pas puis soudain tout est calme à nouveau silencieux effrayant c’est un calme effrayant plus effrayant encore que l’explosion je n’entends plus un bruit nulle part pas même un piaillement d’oiseau il ne reste rien je regarde autour de moi il n’y a plus qu’un énorme trou la terre s’est ouverte et affaissée sur elle-même et tout a coulé dans l’énorme trou la maison et le jardin ont été engloutis les murs en pierre de la maison la pelouse les citronniers les mûriers le grand et vieux cèdre la longue haie tout a disparu dans le trou béant je suis debout à côté du trou je me penche je regarde dedans c’est profond marron c’est de la terre une terre meuble j’ai envie de mettre les mains dedans et de toucher la terre de la pétrir de m’en mettre plein les mains les bras la peau mais j’ai peur de glisser de tomber à mon tour dans le trou je relève les yeux et regarde autour de moi et c’est là que j’aperçois ce que je n’avais pas encore vu tout au fond du jardin une toute petite parcelle verte une toute petite parcelle verte au fond du jardin je ne sais pas comment tout à coup je me retrouve à côté de la parcelle je ne sais pas comment j’ai pu enjamber le trou sans tomber dedans mais je suis maintenant au fond du jardin à côté de ce petit carré vert et je constate qu’il s’agit miraculé intact d’un petit coin de pelouse verte un petit coin de pelouse merveilleusement verte extraordinairement verte l’herbe est belle si douce et si drue à la fois elle se balance dans la lumière dans le silence elle est là elle est là et j’ai envie de la manger j’ai envie de me précipiter à terre et de la manger de la dévorer elle est si appétissante si inespérée sa présence dans ce lieu devenu un trou béant relève du miracle c’est alors que je sors un mètre de ma poche et je me mets à quatre pattes dans l’herbe je mesure avec application le carré de pelouse je progresse lentement à quatre pattes dans ce petit coin de vert je veux savoir exactement combien mesure la parcelle de pelouse verte au millimètre près c’est très important de savoir avec précision combien il reste de pelouse verte je m’applique c’est laborieux c’est difficile c’est épuisant et enfin je me redresse je sens sur mon visage mon air triomphant mon air tellement heureux et je lance à la cantonade dans le profond silence d’une voix forte Tout va très bien ne vous inquiétez pas tout va vraiment très bien c’est parfait 11,4 mètres carrés ont été épargnés c’est parfait je suis vraiment contente tout va bien.
*(...) Je suis debout dans le grand salon jaune cela fait si longtemps que je n’étais pas revenue dans le grand salon jaune rien n’a changé le soleil baigne toute la pièce ma mère et mon père se tiennent là tous les deux devant moi très grands tous les deux vivants tous les deux j’ai de longues ailes blanches et soyeuses en plumes et je dois me hisser sur la pointe des pieds pour ne pas être trop petite face à eux qui sont si grands des géants me semble-t-il ils sont devenus des géants pendant toutes ces années je me hisse sur la pointe des pieds et je leur parle je leur parle beaucoup un flot intarissable qui sort de moi je leur raconte combien l’écriture me rend heureuse combien elle comble ma vie combien c’est l’aventure la plus époustouflante que j’ai jamais menée au fur et à mesure que je leur parle je ne sais pas si ce sont eux qui rapetissent ou moi qui grandis mais je parviens à leur hauteur je n’ai plus besoin de me mettre en déséquilibre sur la pointe des pieds je leur raconte le désir la recherche la joie et ils m’écoutent ils m’écoutent avec une attention extrême je vois le visage rayonnant de ma mère la lumière dans ses yeux la lumière sous sa peau la lumière qui la traverse tout entière je ne me souviens pas l’avoir jamais vue aussi belle je leur raconte que c’est comme un chemin un chemin que j’ai pris et dont je sais qu’il va m’emmener loin rien n’a jamais été aussi excitant mon père est très concentré de temps en temps il marque un petit hochement de tête et il sourit doucement les murs du salon tanguent légèrement comme si nous étions mes parents et moi partis pour un long voyage un long voyage en pleine mer tout en leur parlant je volette dans la pièce je touche les meubles la banquette en soie le piano noir le buffet provençal non rien n’a changé j’éprouve un si grand bonheur à leur raconter tout ça à le partager avec eux j’ai envie d’enserrer ma mère de mes plumes blanches l’étreindre caresser son grand cou lisse mais j’ai le temps il faut d’abord leur raconter raconter jusqu’au bout il y a tant à dire c’est la première fois que je leur parle d’écriture comment vais-je pouvoir tout leur raconter en une fois j’aimerais que le voyage ne s’arrête jamais oh comme nous sommes heureux tous les trois comme tout est si simple si vrai enfin mais soudain quelque chose se passe c’est d’abord imperceptible la lumière qui faiblit les murs qui cessent de tanguer mes parents qui redeviennent plus grands je dois lever la tête vers eux et ce qui était imperceptible devient plus marqué le grand salon jaune s’obscurcit il s’obscurcit de plus en plus ou est-ce moi qui ai un voile noir devant les yeux je regarde le visage de mes parents la lumière qui les traversait elle aussi s’est modifiée le visage de ma mère me semble se crisper et alors je sens la peur monter en moi monter dans mon corps monter le long de mes jambes monter dans mon ventre dans ma poitrine dans mes bras dans ma gorge j’ai peur de ne plus avoir le temps de tout leur dire j’ai peur de ne pas savoir pourquoi j’ai peur le visage de ma mère devient dur et mon père a détourné la tête je ne comprends pas ce qui se passe j’essaie de parler de plus en plus vite mais la peur est si grande qu’elle noie le son dans ma gorge le regard de ma mère se fait fixe sur moi noir sur moi énorme sur moi il m’absorbe tout entière je m’approche d’elle je veux lui prendre la main lui demander ce qui se passe et j’entends alors j’entends sa voix une voix caverneuse une voix que je ne reconnais pas ce n’est pas la voix de ma mère je me dis ce n’est pas sa voix j’entends cette voix qui me glace cette voix qui me tue qui me répète me répète à l’infini Regarde Laurence regarde ce que tu as fait avec tes livres regarde Laurence regarde ce que tu as fait avec tes livres regarde Laurence regarde ce que tu as fait avec tes livres et je dois m’enfuir la voix va me tuer mais je ne peux pas je ne peux plus bouger je ne peux plus voler je me rends compte soudain que mes ailes sont en toc mes ailes sont en plastique et je reste là coincée prise au piège dans le grand salon jaune de mon enfance le grand salon jaune devenu noir avec cognant dans ma tête cognant dans mon corps les mots de ma mère les mots de cette femme que je ne reconnais plus Regarde Laurence regarde ce que tu as fait avec tes livres".