C'est à Philippe Aubert de Gaspé fils que revient l'honneur d'ouvrir le chemin de l'aventure romanesque québécoise. "L'influence d'un livre", roman de moeurs voulu "historique", demeure une amusante surprise malgré son âge vénérable.
Publié en 1837, alors que grondaient les troubles de l'insurrection Patriote, le roman est un mélange de terroir et de gothique irrévérencieux (l'église n'en appréciait guère le ton pusique pour elle, un seul livre pouvait exercer une quelconque influence) et allègre qui possède une étrange qualité intemporelle.
Dans la campagne quelque part entre Saint-Jean-Port-Joli et des montagnes "dont nous ignorons le nom", Charles Amand, habitant peu amène, oeuvre sans arrêt à ses recherches alchimiques inspirées d'un grimoir d'instructions publié en France. Chercheur infatigable de trésor et fabricant d'or, il s'adonne aux superstitions les plus farfelues pour satisfaire son avarice. Cette obsession lui fera croiser les personnages les plus ignobles qui, vivant en marge de la bonne société, apparaissent des recoins obscurs de cette Amérique onirique et sylvestre au sein de laquelle toutes les peurs sont possibles.
Une étrange aisance règne dans cette oeuvre entre des qualités opposées qui dessinent le portrait d'une société grassement campée entre des extrêmes. L'intrigue et tous les personnages évoluent dans un pays à deux voies, une voie moderne exprimée par le scepticisme des personnages éduqués, l'autre supersticieuse et sauvage représentée par les sorcières, l'homme-animal et le diable. On retrouve des dialogues intelligents emplis de vigueur et de profondeur psychologique suivis de légendes, de miracles et de superstitions, des déplacements géographiques dont la précision est cernée de magie, l'utilisation élégante et intime d'un anglais littéraire (Byron, Shakespeare, Campbell) appuyée par des rappels des grandes oeuvres française du début du siècle (qui aujourd'ui parle encore du si pertinent Monsieur de Chasseboeuf, Compte de Volney?), et tout ceci soutenant la quête d'un anti-héro que seul l'auteur semble aimer.
Les descriptions d'Aubert de Gaspé ont des sensibilités gothiques admirables qui décrivent un Canada grandiose, l'égal de l'Écosse de Scott et de l'Amérique de Chateaubriand.
"Vers une heure, nos deux aventuriers distinguèrent, près de la Baie-Saint-Paul, le Cap-au-Corbeau. Ce cap a quelque chose de majestueux et de lugubre. À quelque distance on la prendrait pour un de ces immebses tombeaux jetés au milieudes déserts de l'Égypte par la folle vanité de quelque chétif mortel. Une nuée d'oiseaux, enfants des tempêtes, voltigents continuellement autour de son front courronné de sapins et semblent, par leur croassement sinistre, entonner le glas funèbre de quelque mourant." P.106
Bien qu'il s'agissait d'une mode littéraire, ces détours par le lugubre et le scabreux (le chapitre III où survient un meurtre) s'accordent merveilleusement aux détails de la vie de la bonne société d'antan qui jouent le rôle du retour à la normale pour le lecteur qui ne pourrait pas s'enfoncer dans les vides du Labrador pendant cent pages.
Ce petit roman, ancré dans l'Ancien Régime par l'ascendance noble de l'auteur, est le premier pas élégant d'un peuple dans la projection littéraire de lui-même et mérite sa place en tête des anthologie et dans les bibliothèques de tous les foyers du pays.