En écho à Ne suis-je pas une femme?, célèbre discours de la militante abolitionniste afro-américaine Sojourner Truth en 1851, Rosa Pires signe un premier essai personnel et original sur une thématique brûlante d’actualité. Née au Québec d’immigrants portugais, souverainiste de longue date, quelque chose en elle se brise au moment de la Charte des valeurs; elle commence à se sentir étrangère en son propre pays. Entre les femmes issues des minorités et le projet d’indépendance de la nation québécoise, un pont déjà chancelant s’est rompu. La politologue décide alors de mener une enquête auprès de 10 femmes de la deuxième génération issue de l’immigration afin de sonder leur point de vue sur les inégalités, l’appartenance et la question nationale. Femmes de conviction au parcours peu banal, toutes rêvent du moment où leur corps, leurs vêtements ou leur nom cesseront d’être un marqueur de différence ou d’invisibilité. Elles revendiquent leur place comme citoyennes québécoises engagées. À part entière.
Un très bon essai sur ce qu'est d'être québécoise, mais de parents immigrés (ou ayant immigré en jeune âge, il y a toute une excellente partie sur ce que constitue être "immigré" quand ce sont nos parents qui ont fait le choix; ça donne un peu le ton pour le reste de l'essai) à travers les recherches de l'autrice (inspiré par sa propre vie) et des extraits de témoignages de 10 femmes de parents immigrés et racisées issues de très différentes régions du monde et de différents paysages politiques.
C'est un ouvrage comme on en retrouve encore trop peu au Québec qui met énormément de recherches sur des phénomènes québécois et moins américains (notamment avec toute l'idée d'un Québec colonisé et minorisé au sein du Canada, mais qui ne semble s'appliquer qu'aux Québécois·es blanc·hes au final ; sur ce sujet Fear of a Black Nation est aussi un excellent complément). Sur des décisions politiques importantes avec par exemple le référendum de 1995 et les paroles de Jacques Parizeau sur "le vote ethnique", mais aussi sur la charte des valeurs du parti québécois). On entend le témoignage de comment, notamment, ces deux événements ont influencé le parcours individuel, de travail, d'implication politique et le vote des femmes passées en entrevues dans l'essai.
On entend souvent les statistiques sur les augmentations de crimes haineux, à caractère raciste, etc., mais lire les témoignages de ces femmes pour qui une grande partie de leur vie à changé du jour au lendemain (emploi, connaissance, vote, confiance, identité) c'est poignant et brise-cœur souvent. À cet égard, le titre évoquant les paroles de Sojourner Truth, se reflète dans les positions des femmes, une allant jusqu'à abdiquer de se réclamer d'être québécoise puisqu'on passe son temps à la désigner comme autre et préférant dorénavant mettre deux identités ensemble pour se décrire.
Beaucoup de réflexions, un très bon travail académiques aussi derrière la théorisation des témoignages et les réflexions sur l'immigration, l'identification, les questions nationales. Les propos sont dans la suite des travaux de théoriciennes comme Sirma Bilge, Naïma Hamrouni, Diane Lamoureux, Leila Benhadjoudja, etc. et son propre parcours politique (du PQ à Québec Solidaire) et personnel. Définitivement à lire pour quiconque s'intéresse à ces questions et à la politique québécoise en général.
Cet essai traite d'identité, de nationalisme et de féminisme du point de vue d'immigrantes de 2e génération. Les 2 premiers chapitres ont un ton très universitaire, mais le reste est accessible à tous ; et je dirais qu'il devrait être obligatoire pour tous. Pour le décrire de manière réductrice, je vois dans cet essai le pendant francophile-nationaliste (déçue) au Nous, les autres de Toula Drimonis, davantage anglo-fédéraliste. Le point commun : les deux font le constat d'un Nous-Québécois qui rejette le Eux-Immigrant, même si le Eux est de 2e génération, né au Québec '' exemplaire '' comme on aime le dire souvent.
Est-ce que c'est confrontant ? Oui. Est-ce que la société peut s'améliorer sans les critiques justes de ceuxcelles qui la compose ? Non. J'ai envie de dire que c'est agréable d'entendre des voix minoritaires qui ont œuvré pour le PQ, pendant le référendum, se positionner sur la quête identitaire du Québec, mais surtout celle du PQ, parce que trop souvent on exclut les critiques de ceux qui craignent que nationalisme et xénophobie se confondent, en disant que de toute façon le Eux n'est pas intéressé par l'indépendance, et cet essai prouve tout le contraire.
Lecture immensément riche et éclairante qui permet d’entendre les voix de femmes d’immigrantes de deuxième génération sur leur féminisme et leur vision de l’identité québécoise. Cet essai contribue à susciter des réflexions pertinentes sur le rôle d’oppresseure des femmes blanches de la majorité et permet ainsi de tenter de decolonialiser et de rendre plus intersectionnel son propre féminisme. Je recommande à tous.tes!