"Marguerite-des-Oiseaux et maman ne sont plus désormais que deux grands sacs de larmes. Et l'enfant que je suis se dit qu'il devra peut-être, bientôt, à l'aide de cette pince à linge, les accrocher toutes deux, les suspendre comme deux tissus humides entre les draps, les taies, les culottes et les slips, afin que le vent les ballotte et en les ballottant, parvienne à les sécher." Nés sous les feux de la forge, ils étaient destinés à briller. Mais l'un des deux frères meurt trop tôt. Comment grandir avec une mère qui borde chaque jour un lit depuis longtemps vidé ? Pourquoi ne pas plutôt entrer dans cette danse où la gaieté renaît ?
Wahou ! Très surprise par ce roman, je ne m'attendais pas à cela. J'ai lu ce roman dans le cadre de la sélection "Premier roman" organisé par le réseau de bibliothèques où je suis adhérente. La langue de Guy Boley est magnifique, poétique, imagée ; et sert ici une histoire triste mais vraiment prenante. On ne voit pas le temps passer et j'ai dévoré le roman.
Le Fils du feu de Guy Boley est un petit bijou. Cela m'a transporté dans mon enfance, et je me suis énormément identifié au personnage principal. Avec une écriture à la fois simple et très imagée, Boley nous raconte l’histoire d’un fils de forgeron dans la France ouvrière. Il mélange des mots super bien choisis avec des dialogues très vrais, un peu comme si on écoutait parler nos voisins. Certaines descriptions des "choses de la vie" m'ont rappelé Philippe Delerm. L’humour est très présent, notamment dans la première moitié, même quand les sujets sont graves comme la mort ou le travail difficile.
Ce qui touche vraiment, c’est l’amour pour les petites vies, pour ces gens simples dont on parle peu. Boley les rend vivants, avec des scènes qui résonnent à l'esprit. "M. possédait des culottes semblables à des voiles. Des culottes de trois mâts que l'on imaginait gréées sur son fessier et que le moindre pet gonflait comme un grand foc afin de la propulser de la cuisine aux latrines." En lisant cette phrase, j'ai immédiatement repensé aux latrines d'Éphèse que j'ai visitées cet été, et l’image m’est revenue comme un pet flanqué au visage ! C’est un livre à la fois tendre, triste et drôle, qui se lit vite mais qui reste en tête.
J'ai aussi acheté des livres de son ami Pierre Michon, car ils partagent ce même talent pour sublimer les petites vies et faire de la simplicité quelque chose de grand.
Le narrateur doit faire face au deuil, son petit frère Norbert est mort, laissant leurs parents complétement désemparés.
J'avais découvert la plume de Guy Boley avec son second roman Quand Dieu boxait en amateur, qui avait été un énorme coup de coeur.
Encore une fois ici, ce qui m'a le plus charmé, c'est la délicatesse et le style si particulier de l'auteur. L'intrigue est somme toute assez classique mais les descriptions du quotidien sont magnifiées, les sentiments décrits avec justesse. Les personnages font face au deuil de façon différente, quand la mère perd la raison, le père noie son chagrin dans la perdition et le frère est en colère. Outre le deuil, dans le roman sont abordés les thématiques de l'homosexualité, de l'industrialisation, de la folie. Des sujets passionnants, qu'on retrouve dans son second roman.
Un roman d'une grande finesse, une prose au charme envoûtant, universel et émouvant.
C’est un livre différent. L’histoire n’est pas linéaire, elle nous prend souvent par surprise et l’écriture est atypique, picturale. On est dans la tête d’un enfant puis d’un adulte qui voit le monde à travers un prisme très personnel. C’est poignant mais on se sent privilégié d’entrer dans son univers. Le verbe est économe mais tout est dit, l’émotion passe. Un beau livre.
L'auteur nous fait rentrer dans l'intimité de sa famille vue de ses yeux d'enfants d'adolescent puis d'adulte. Il décrit dans une langue magnifique son père forgeron, sa mère affligée par la mort de son frère. Une grande absence: sa sœur.
Avant de résumer la trame de ce premier roman remarquable a bien des égards, disons quelques mots sur la langue, travaillée ici avec un soin extême, comme de la poésie en prose. Guy Boley a une écriture très visuelle, enrichit son récit de comparaisons audacieuses, sait trouver les raccourcis les plus percutants, les références les plus érudites et entraîne son lecteur dans une épopée mythologique. Voici donc l’histoire d’un fils de Vulcain, émerveillé par la puissance que dégage son père et par la maîtrise qu’il a sur le feu et sur la matière. C’est du reste à la forge qu’il se construit et éprouve ses premières grandes émotions. Par exemple le jour où Jacky est arrivé à moto pour seconder son père. Ce «Jacky était un vrai mystère. Un taiseux taciturne au visage sans lumière. Un humain sans parole. Un grand sac de secrets. Ma première statue grecque. Mon premier grand amour.» Mais voilà que les rêves se brisent quand sa mère lui annonce «sans perdre de temps et sans salir les mots (…) : Ton petit frère est mort». Un événement qui va traumatiser toute la famille : «Les horreurs du monde enfantent des printemps si nous voulons durer au-delà du chagrin.» Sa mère n’acceptera pas cette absence et continuera à vivre avec son fils décédé à ses côtés. Son père ne comprendra pas cette attitude, essaiera la faire soigner par un psychiatre et finira par sombrer dans l’alcool. Car il comprendra trop tard qu’en levant la main sur son épouse, il a brisé son couple et sa relation avec Jacky qui ne lui pardonnera pas ce geste. La narrateur assiste alors à un combat mémorable entre les deux hommes : «Ils sont la lave toujours vivace de ces ventres de femme qui libèrent des volcans et où des cavaliers, dans des toundras de chair, égarent leurs chevaux.» La forge est fermée, les locomotives à vapeur sont remplacées par des motrices électriques. Son père se transforme en artisan, vendeur de fer forgé et de volets roulants, le paysage prend des allures uniformes quand les pavillons poussent comme des champignons. Voici les années que l’on nommera Glorieuses : «le roi nommé crédit distribue à la volée de pleines poignées de billets permettant d’acheter des meubles en aggloméré, des tables en formica, de la vaisselle transparente en pyrex, des oreilles de Mickey et des Général de gaulle en forme de tire-bouchon. Et ça consomme plein pot, dehors comme dedans, du sous-sol jusqu’au grenier, sans oublier les réfrigérateurs qui dégueulent déjà leurs mets cellophanés sans saveur, sans odeur, sans effort à fournir pour les servir à table.» C’est aussi l’époque où il ne saurait être bien vu de choisir les beaux-arts comme métier. La faculté des sciences fera beaucoup plus sérieux pour le jeune bachelier. Il y trouvera toutefois vite la confirmation qu’il n’aime pas les sciences et, plus surprenant, qu’il n’aime pas les femmes. C’est dans le grenier aménagé pour son frère défunt qu’il avouera son orientation sexuelle à sa mère et que cette dernière lui expliquera qu’en revanche son frère (défunt) a rencontré une jeune fille «pour laquelle il éprouvait des sentiments extrêmement sérieux» et qu’elle aimerait beaucoup assister à leur mariage. Un autre jour sa femme sera enceinte… Passant des études de sciences à celle des lettres, le narrateur s’ingénie à inventer pour sa mère le roman de cette vie… avant qu’elle n’accompagne son père et leur chien dans la tombe et trouve dans la peinture une thérapie. Dans ses toiles, il ne sait de quel passé, de quelle victoire, de quelle défaite, quelle joie ou quelle douleur elles sont constitués. En revanche, je sais que son roman est le fruit de tous ces éléments. Un livre forgé avec puissance et élégance, avec rage et exaltation. C’est l’enfer la tête dans les étoiles. http://urlz.fr/43sX