Un premier chapitre hilarant et jouissif, écrit dans un style très oral, m'a convaincue de lire ce bouquin préalablement recommandé par un ami. À partir du 2e chapitre le cadre change, le ton aussi, l'oral se teint d'un lyrisme omniprésent, parfois trop dense et difficile à saisir, de par une rédaction grammaticalement confuse et une absence de ponctuation là où on l'aurait attendue. C'est parfois très fluide et parfois pas du tout, assez inégal dans la qualité du lyrisme, mais plaisant au global, avec quelques fulgurances créatives.
Les parcours des deux protagonistes (Nino et Lale) sont absolument crève-cœur dans ce tableau d'une jeunesse à la fois cynique et la rage au ventre, à la fois plongée dans la misère matérielle et financière mais dans le refus de marcher dans le système et d'y laisser la santé en échange d'un SMIC insuffisant pour bien vivre. Impossible de ne pas se sentir concernée par ces problématiques, ce numéro d'équilibriste auquel ils s'adonnent en espérant un coup de pouce du destin. C'est amer, acide, dramatique, surtout dans la fascination de ces gamins par leur propre chute ("20 ans seulement, vivement la mort" -> cette phrase m'a littéralement retournée). Et pourtant - et c'est à mes yeux LA réussite du roman - on ne tombe jamais dans le misérabilisme. Il y aura toujours autre chose pour contrebalancer un excès de pathos : du lyrisme comme dit plus haut, mais aussi de l'humour. Celui-ci est très bien géré, bien dosé, bien intégré au cadre, ce qui fait qu'il n'est jamais lourd ou gratuit ; on apprécie aussi sa diversité, du comique de situation aux passages flirtant avec le surréalisme (mention spéciale à la figure du SDF oraculaire). Le tout donne un équilibre réussi et qui pourtant n'était pas facile à atteindre compte tenu de la dimension tragique des sujets abordés.
La romance principale entre Nino et Lale est suffisamment bien écrite pour être crédible et compréhensible mais subjectivement ne m'a pas parlé, car j'ai trouvé que Nino avait une alchimie nettement plus tangible et intéressante avec à peu près tous les autres personnages rencontrés au cours de ses soirées (le petit Gil en tête de liste). J'aurais même cité Malik s'il n'était pas présenté comme le besta d'entrée de jeu. Un personnage que j'ai adoré, en lui-même mais aussi dans sa dynamique avec Nino : on s'attend à ce que cette amitié très fusionnelle implique qu'ils soient sur un pied d'égalité, or on sent presque une dévotion de Nino pour son meilleur ami. Un des aspects très réjouissant chez ces personnages est aussi leur absence quasi-totale de préoccupation pour les préjugés d'autrui. Ils n'ont juste pas le temps pour ces conneries. Ils n'ont rien à prouver à personne, surtout pas en terme d'identité de genre ou d'orientation sexuelle, se contentant d'être parfaitement eux-mêmes, et punaise que c'est jouissif et rafraîchissant : leur détachement du regard des autres fait envie. Bien sûr, la fiction comme la non-fiction auront toujours besoin d’œuvres ouvertement militantes, mais je crois profondément en la plus-value de représentations aussi normalisées que celles qui opèrent ici.