La politique est peut-être le domaine de notre existence que nous pensons le plus faussement : nous ne cessons d’utiliser des catégories totalisantes (peuple, volonté générale, souveraineté populaire), des récits mystificateurs (le contrat social, la démocratie délibérative) ou encore des notions abstraites (le législateur, le corps politique, le citoyen) dont nous reconnaissons la plupart du temps le caractère fictif, tout en affirmant la nécessité d’y recourir. Mais pour quelles raisons faudrait-il adosser la pensée politique à des fictions ? À quoi voulons-nous échapper de cette manière ? Et surtout, que se passe-t-il sitôt que nous rompons avec ces modes de pensée et regardons la réalité telle qu’elle est ? Geoffroy de Lagasnerie propose d’élaborer une conception réaliste de l’État, de la Loi et de notre expérience comme sujets. Il pose les principes d’une théorie qu’il appelle « réductionniste », qui conduit à faire vaciller les oppositions qui structurent toute l’histoire de la philosophie politique entre démocratie et colonie, force légitime et violence illégitime, État de droit et exception ou arbitraire, crime politique et délinquance ordinaire, etc. Un ouvrage qui renouvelle profondément les cadres de la théorie politique.
Geoffroy de Lagasnerie est philosophe et sociologue. Il est professeur à l’École nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy.
Après Sortir de notre impuissance politique puis 3. Une aspiration au dehors, j'enchaîne avec la lecture d'un troisième livre de Geoffroy de Lagasnerie.
La conscience politique a été publié en 2019 chez Fayard et se présente comme un essai de philosophie politique :
La politique est peut-être le domaine de notre existence que nous pensons le plus faussement : nous ne cessons d’utiliser des catégories totalisantes (peuple, volonté générale, souveraineté populaire), des récits mystificateurs (le contrat social, la démocratie délibérative) ou encore des notions abstraites (le législateur, le corps politique, le citoyen) dont nous reconnaissons la plupart du temps le caractère fictif, tout en affirmant la nécessité d’y recourir.
Mais pour quelles raisons faudrait-il adosser la pensée politique à des fictions ? À quoi voulons-nous échapper de cette manière ? Et surtout, que se passe-t-il sitôt que nous rompons avec ces modes de pensée et regardons la réalité telle qu’elle est ?
Geoffroy de Lagasnerie propose d’élaborer une conception réaliste de l’État, de la Loi et de notre expérience comme sujets. Il pose les principes d’une théorie qu’il appelle « réductionniste », qui conduit à faire vaciller les oppositions qui structurent toute l’histoire de la philosophie politique entre démocratie et colonie, force légitime et violence illégitime, État de droit et exception ou arbitraire, crime politique et délinquance ordinaire, etc.
Un ouvrage qui renouvelle profondément les cadres de la théorie politique.
Avec mes lectures de Geoffroy de Lagasnerie, je me sens un peu comme un héros de jeu vidéo passant d’un niveau à un autre, chaque livre étant un peu plus difficile d’accès que le précédent. Celui-ci est probablement plus théorique, plus conceptuel que les deux premiers livres de cet auteur que j'ai lus cette semaine, il faut parfois s’accrocher, mais j’ai trouvé cela passionnant du début à la fin.
J’aurais probablement du mal à résumer à chaud toutes les idées développées par l’auteur dans l’ouvrage, mais globalement il nous montre comment le discours politique s’appuie sur des fictions, des abstractions, des mythes, et des signifiants vides (« démocratie », « volonté populaire », « légitimité »), pour masquer les rapports de domination sociale, et nous appelle à opérer un changement de point de vue sur la question de la démocratie, de la légitimité et de la violence. Ce résumé reste très succinct et est loin de couvrir tout le propos de l’auteur. Je ne peux que vous encourager à le lire si la quatrième de couverture et mes quelques mots vous donnent envie d’en savoir plus.
En fait, je pourrais parler de révélation en lisant ce livre. J’ai l'impression d'avoir ouvert les yeux sur des idées qui me semblent désormais évidentes, que j'avais peut-être en tête inconsciemment, mais que Geoffroy de Lagasnerie exprime parfaitement.
Avant de commencer ce livre, je m’étais dit que ce serait le dernier de lui que je lirais pour un petit moment, histoire de laisser la place à d’autres autres et d’autres genres, mais je dois dire que je suis assez tenté de replonger dans sa bibliographie pour découvrir ses réflexions sur d’autres sujets, tant j’aime sa façon de réfléchir et d’aborder les thématiques auxquelles il s’attaque.
This is an interesting book, very well and accessibly written, joining an elegant French with a clear and articulate delivery of its thesis. It takes a provocative viewpoint, and its approach helps one to understand the crossroads the Left finds itself at the moment. All the statements and explanations of the author are crystal clear, solidly grounded and perfectly logical. He addresses honestly and clearly issues like the arbitrariness of justice enforcement in our societies (I particularly like this paragraph: “ Mais on pourrait voir les choses tout autrement: après tout, nous commetons tous, tous les jours, des délits, petits ou grands, ou nous avons tous commis. Nous avons tous un passé et un present; les comportements des entreprises, des particuliers, des institutions se déployent dans une zone d’illegalité, qu’il s’agissent de nos pratiques sur Internet, des impôts, de l’usage de drogues, des injures, de la sexualité, etc. Nous sommes tous, à un degré ou un autre, dans l’illegalité. […] Ce qu’on appelle”L’Ètat de droit” n’abolit pas l’arbitraire mais trasnfère l’arbitraire du souverain au couple parquet-police. “) , the problem of true democratic representation / majority rule, the ethical dilemmas of non-violence, the need to identify the concrete political responsibles. He rightly describes all our traditional political concepts as abstractions or fictions, our creations whose meaning only stands while we believe in them. But that said, I somehow ended the book thinking: that’s all very well, but what then? In effect, while agreeing with so much of what he writes, I cannot find myself agreeing with the whole – how shall I put it – substance. I think it does a great job deconstructing traditional myths and making us question our political language, but I would like to see more constructive ideas and realistic suggestions – of course he doesn’t have to be able to solve the political conundrums, but still. For instance, he repeatedly describes how all our political relations and interactions are no more than a game of power, in which who is able to imposes his will to the other(s), and how that morally allows us to not accept laws and rules, since they are forced on us by force, comparing us to a colonized people and the lawmakers to a colonial power – and coherently (although less emphatically) admitting that we would do the same was the balance of forces reversed. Yet self-interest is not the only (and probably not the main) thing that motivates us, and force is not the only way we pursue our goals. That reasoning is actually dangerously close to the Right doctrine of “everyone for himself”, that from the famous Thatcherite saying “there is no such thing as society, only individuals”, led to the triumph of neoliberalism and its conquer of the Right and of a big part of the Left, bringing our western civilization to how it now. Equally, or more important, are the will to cooperate, our conscience, compassion, etc. After all, solidarity is what the core of the Left thinking is based on. Yes, Democracy, the people, the Law, are all abstractions or fictions, and so is every other human abstract creation, be it a bank, a business deal, a religion or a currency, like is so well said by Yuval Harari in Sapiens. They don’t exist by themselves, and they only have the meaning and importance we give them. But many are useful and practical fictions and abstractions, that made us evolve as societies, cooperation being imprinted in our evolution as a species. And some are definitely better than others, if we (as I do) consider good the happiness of the individuals – because whatever its intrinsic value, I certainly prefer voting to fighting to decide an issue, or buying or exchanging to robbing to acquire something, and think it’s much luckier to be born and grow in a democratic Portugal than under a fascist one (which I still experienced). (That’s another issue that I think the author deals with somewhat unrealistically, when he says the rules of where we are born are imposed to us by chance and not consented. But unless we were born fully grown and formed like Athena from the head of Zeus, how else could it be? We must be born and grow somewhere, and learn whatever we can; it’s as adults we should do our best to create equality of opportunities for the young.) Maybe the sum-up of my reaction to the book’s doctrine is my answer to this paragraph: “ […] …qui peut honnêtement pretender qu’il a renoncé à une action illégale parce qu’il reconnaissait la légitimité de la règle de la majorité ou la validité rationnelle de ce qui se presente comme un État de droit? Personne ne peut s’avancer, se présenter et dire honnêtement: je voulais accomplir une action différente de la Loi, mais j’y ai renoncé parce que je reconnais la légitimité du système legal rationnel ou la légitimité du principe de majorité. Seul un philosophe politique peut croire cela (et encore).” Well, I have, repeatedly, for instance when I file my tax declaration, or when I don’t take something from a store even if unwatched, or I don’t mistreat a patient even if I find him obnoxious. And I’m not a political philosopher. That said, I liked very much the last paragraph: “ La politique, c’est un monologue. Et peut-être l’anarchisme n’est-il pas un courant de pensée parmi d’autres mais ce qui hante toute réflexion politique, ce à quoi toute conscience lucide aspire mais dont elle sait l’impossibilité.” It reminds me of discussions with my wife’s grandfather, an old-school anarchist who had to flee the country in the 1930s. Yes, we must never forget our ideals and aspirations, but in the meantime what we must do is what is possible, or otherwise we fall under authoritarian and unscrupulous people who actually do possible things. And there is so much to be done, and that we can do.
Je suis mitigé quant à ce livre. Je trouve l'analyse globalement pertinente. Le livre répète à loisir les mêmes idées (en quelques mots: la politique, ce sont des volontés qui s'affrontent; les volontés qui gagnent sont celles qui font les lois − et les concepts comme « souveraineté populaire » sont fictifs), et plutôt que de continuer dans cette déconstruction (certes utile) j'aurais aimé voir plus de construction. En l'état, je me suis souvent demandé: d'accord, et so what? Autrement dit, c'est un livre pour celleux qui ont lu de la théorie politique, plutôt que pour les gens qui font de la politique avec leurs mains.
Le plus grand problème du livre, cela dit, c'est que l'auteur dit parfois vraiment n'importe quoi, en général quand il s'agit d'une chose dite en passant (il me semble que c'est coutumier avec lui).
Par exemple, quand au début du livre, il dit tranquillement que « la psychanalyse appliquerait les exigences de la pensée scientifique à l'esprit humain » − alors que la psychanalyse ne procède justement PAS de la méthode scientifique. Ce n'est pas juger de sa valeur. Elle suit une méthode différente. Mais quand on prend cet exemple pour dire que la « définition du projet scientifique consiste à détruire les esprits »… comment dire… que d'une part, il n'est pas clair que la théorie freudienne ne soit pas aussi pleine desdits « esprits » (complexe d'Œdipe anyone?). Et surtout, il aurait peut-être fallu s'intéresser aux travaux (anthropologiques, par exemple) sur les « esprits » avant de dire n'importe quoi dessus? Bref, de ce point tout à fait accessoire Lagasnerie aurait pu faire abstraction. Un autre exemple d'énormité: l'autreur dit vers la fin du livre, de manière péremptoire: personne n'a jamais respecté la Loi juste parce qu'il reconnaissait la légitimité du principe de majorité ou du système légal rationnel. Bon. C'est une affirmation factuelle, et fausse: le monde est vaste et certaines personnes sont très attachées à l'aspect formel de la Loi.
En général, un des défauts de son analyse est
1) d'être extrêmement centré sur les conflits, et non sur la coopération. Mais ce n'est pas parce qu'on dit qu'il y a des conflits ou de la violence qu'on est plus « réaliste ». Par exemple, quand il qualifie − avec des guillemets − l'impôt comme un « vol ». Oui, soit, c'est une manière de voir. Mais on pourrait aussi dire que c'est un échange forcé. Forcé, car oui, je n'ai pas le choix. Échange, car évidemment l'État me donne en retour tout le bénéfice de choses publiques. De la même manière, il ne vient jamais à la tête de Lagasnerie que la police pourrait, de temps en temps, exercer des actions non contraignantes. En somme, quand l'auteur dit que la question politique survient précisément où l'individu n'est pas en accord avec la Loi, il évacue exactement l'accord et la coopération de son champ d'analyse du politique.
2) un problème d'échelle. Puisque, à raison, il défait l'autonomie du champ politique et voit l'État comme un ensemble de volontés particulières, se pose alors la question de l'échelle: ses analyses tiennent-elles lorsque appliquées à l'échelle d'un groupe plus petit? Et là, c'est le drame. Pour en revenir à cette histoire de respecter la Loi pour respecter le principe de majorité − on passe notre temps à ça, quand nous sommes en groupes plus petits et qu'une décision a été prise. Bien sûr, on peut argumenter qu'on ne le fait pas *vraiment* pour respecter ce principe, mais pour ne pas se froisser avec les autres, etc. Mais c'est un peu vain: de tout façon, quand dans un groupe chacun peut faire ce qu'il veut, c'est un moment où il n'y a pas de décision collective. (Lagasnerie rappelle tout de même que l'État est un groupe particulier parce qu'on ne peut que difficilement le quitter, et en général uniquement en se plaçant dans le champ d'action d'un autre État.) En changeant d'échelle, on voit d'autres problèmes apparaître. Par exemple, on peut décider pour soi d'une règle et être en désaccord avec cette règle plus tard (Lagasnerie mentionne trop brièvement à la fin du livre la théorie des deux mois de Kant). Et de manière générale, je me demande si on ne pourrait pas même dire de Lagasnerie qu'il considère les agents de manière trop rationnelle dans ce livre. Par exemple quand il décrit la contrainte de la Loi comme (forcément?) quelque chose qu'on n'a pas voulu. Certes la Loi n'est pas, en majorité, la traduction de précisément ma volonté. Pourtant la plupart des gens sont en accord avec des lois qui disent de ne pas tuer, ne pas violer, etc. Dire de quelqu'un qui a commis un meurtre qu'il se retrouve en conflit avec une loi qu'il n'a pas voulu, c'est un angle d'analyse assez faible.
Et au final, il y a bien déconstruction, mais si avec tout ça on se demande: d'accord, alors par quelle procédure voulons-nous choisir des lois (s'il le faut)? Eh bien, on est peu avancés par ce livre. Car c'est aussi la question. Une question à laquelle l'auteur n'offre que peu de point d'accroche. La critique est facile.
Lagasnerie zeigt uns, wie unser politischer Diskurs an Fiktionen, Abstraktionen und leeren Signifikanten festhält. Dadurch wird die mystifizierte Form der Repräsentation des Realen reproduziert, anstatt Phänomene zu objektivieren. Die Gewalt unseres Systems wird dadurch verschleiert und der Politik wird eine beeindruckende Dramaturgie verpasst, die diese eigentlich nicht hat.
Sehr aufschlussreich!! Hat mir gut gefallen!
Einziger Kritikpunkt betrifft die deutsche Übersetzung: das französische „Peuple“ ist sehr viel aktiver und demokratischer gefasst (im Sinne von „das Volk- als Souverän“ ) und alle Staatsbürger*innen sind Teil des „peuple“ Im deutschen ist das „Volk“ traditionell stärker ethnisch und kulturell aufgeladen und betont die Vorstellung einer gemeinsamen Abstammung. Ich finde daher nicht, dass man „peuple“ einfach mit „Volk“ ersetzen kann, besonders im II. 4. Kapitel hätte der Term für mich oft keinen Sinn gemacht, wäre ich nicht mit dem französischen Kontext vertraut.
Von nun an begehe ich keinen zivilen Ungehorsam mehr, sondern souveräne Akte ;) Danke für das neue Vokabular