"Il s'appelait Geralt de Riv. C'était un sorceleur, un tueur de monstre."
C'est ainsi qu'en 2007 fut introduit notre héros dans le monde vidéo-ludique par le biais d'une cinématique copiant-collant un passage de la toute première nouvelle Le Sorceleur. Devenu célèbre sur les écrans de PC, Geralt fut cependant avant tout un héros littéraire, représentant emblématique de la Fantasy polonaise. Alors que The Witcher 3 s'est hissé au rang de jeu de légende et que Netflix en a produit une série, qu'en est-il de l'œuvre originale?
C'est à travers une édition intégrale proposant l'ensemble des huit livres sortis auparavant plus une nouvelle encore peu répandue en France que j'ai pu pour la troisième fois renouer avec l'histoire de Geralt. Que nous raconte en somme cette dernière? Geralt de Riv est un sorceleur, un tueur de monstres amélioré, qui parcourt le monde afin de gagner de quoi vivre malgré la répulsion qu'engendre son statut auprès de ses potentiels employeurs. Les monstres : goules, stryges, personnes maudites et parfois même des humains... Seulement Geralt n'évolue pas seul dans cet univers. Il est bien souvent accompagné du fidèle poète Jaskier, infatigable coureur de jupons, et vit un amour chaotique avec la sublime magicienne Yennefer de Vengerberg. Mais par dessus tout, la Destinée placera sur la route de Geralt la jeune Ciri, l'enfant-surprise, dont Geralt et Yennefer, incapables tous les deux d'enfanter, devront apprendre à s'occuper alors qu'un grave danger menace sa vie.
Avant de donner un avis plus détaillé, un mot sur l'univers de cette saga. Inspiré de la Pologne médiévale (mais pas que) et empli de nombreuses références aux contes traditionnels (mais souvent revisités!), l'univers du Sorceleur s'avère extrêmement intéressant par sa quasi absence de manichéisme. Il est ainsi difficile de trouver de véritables ordures (il y en a tout de même une ou deux) ou bien de parfaits saints. Les dirigeants, rois ou magiciens, n'échappent en aucun cas à cette règle. Chacun agit selon ses motivations et intérêts et n'est jamais ni tout noir, ni tout blanc, à l'image de la réalité (je pense par exemple à cet antagoniste qui agit pour instaurer...la démocratie). Dans ce monde, Geralt tente quant à lui de suivre le plus possible le chemin de la neutralité. Cela s'avérant souvent impossible, c'est alors le choix de ce qui semble "le moindre mal" qui s'impose.
Afin de donner mon avis, il m'est nécessaire de découper l'œuvre intégrale...
Cette intégrale débute par les deux recueils de nouvelles Le dernier vœu et L'épée de la Providence. Nous avons ici une douzaine de nouvelles narrant généralement une ancienne aventure de Geralt. Pouvant être lues indépendamment, ces nouvelles gardent cependant un fil directeur, introduisant les trois personnages secondaires les plus importants pour la suite : Jaskier, Yennefer et Ciri. Je trouve l'ensemble d'excellente facture, aussi bien dans la narration que dans les événements présentés. Bien sûr, il n'est pas question ici d'affirmer que toutes les nouvelles sont des chefs d'œuvre. Chacun sera libre d'apprécier plus telle nouvelle par rapport à une autre et deux ou trois nouvelles m'ont paru plus longuettes que d'autres, sans pour autant pouvoir à aucun moment être qualifiées de médiocre, mais simplement car proposant une autre approche (plus de sentiment, moins d'action par exemple).
Vient ensuite La Saison des orages, dernier volume en terme de parution, mais qui se passe avant les volumes suivants. Paru après le succès de la saga vidéoludique, l'influence de cette dernière se fait légèrement parfois ressentir. J'ai tendance à voir ce volume comme une nouvelle géante et reste un peu plus sceptique que pour le reste des œuvres de la saga. Premièrement, narrativement parlant, je lui trouve quelques longueurs et surtout une tendance à mélanger intrigue sur intrigue donnant une impression un peu "fourre-tout". Par ailleurs, une des intrigues principales, le vol des épées de Geralt, laisse entendre régulièrement l'importance de ces dernières pour lui. Lorsque l'on voit la manière dont sont traitées les fameuses épées du sorceleur par la suite, cela laisse songeur. Enfin, son placement dans cette intégrale ne m'a pas satisfait. Alors que la dernière nouvelle mettait en place la situation initiale pour les romans suivant, La Saison des orages nous renvoie en arrière. Bien qu'il n'y ait pas vraiment de solution miracle à ce problème, je penche pour la lire en dernier, la fin étant une conclusion parfaite pour la saga. Il en reste une histoire agréable, avec certaines intrigues (l'aguara) plus intéressantes à mon sens que d'autres.
A partir de la fin de L'épée de la Providence, l'intégrale entame ce que j'ai l'habitude d'appeler la geste de Geralt et Ciri. Fini les nouvelles, place à une suite continue de romans narrant l'histoire de Geralt, Ciri et Yennefer sur fond de guerre entre l'Empire du Nilfgaard et les Royaumes du Nord, de complots de magiciens, de politique...
Le premier livre de cette intégrale se conclue donc avec un diptyque : Le Sang des elfes et Le Temps du mépris. Narrant la période durant laquelle la jeune Ciri est élevée par Geralt et Yennefer, ces deux romans sont de très bonne facture et montrent déjà ce qui fait selon moi le charme de l'écriture de Sapkowski : des dialogues incisifs avec un humour mordant, des phrases cultes connues de toute la communauté, des retournements de situation, et une tendance à la digression pour nous présenter les événements du point de vue d'un autre personnage. Ces deux romans introduisent également une bonne partie des personnages emblématiques : Triss Merigold, Dijkstra, Filippa Eilhart, Vilgefortz, la Traque sauvage... Tant de noms qui parleront aux fans. Si Le Sang des elfes se présente plus comme l'apprentissage de Ciri, Le Temps du mépris commence à introduire la politique de manière plus flagrante via une scène inoubliable sur l'île de Thanedd.
L'histoire se termine par ce que j'ai tendance à considérer comme une trilogie puisque les événements s'enchaînent : Le Baptême du feu, La Tour de l'hirondelle et La Dame du Lac. Dans ces derniers, Ciri, Geralt et Yennefer se sont retrouvés séparés par la force des événements. Alors que Ciri tente de survivre face à ses nombreux ennemis et découvre son destin, Geralt entreprend une expédition insensée pour rejoindre cette dernière. Ces trois derniers romans subliment à mon sens l'expérience. En premier lieu, chaque roman contient une à plusieurs scènes marquantes et souvent se clôture plus ou moins sur l'une d'entre elles (la scène de fin de La tour de l'hirondelle avec Ciri m'avait déjà marqué lors de mes lectures précédentes!). Ensuite, alors que Ciri gagne en charisme tout au long de l'œuvre, Geralt va s'entourer de compagnons de voyages, temporaires ou non, et ces derniers forment une galerie de personnages savoureux au possible, tel, pour ne reprendre que le plus célèbre d'entre eux, le nain altruiste Zoltan Chivay. Ces personnages sont accompagnés de séquences parfois hilarantes sous la plume de Sapkowski (la soupe de poisson, les citations du roi Dezmod...). C'est également là que vous comprenez que tout personnage secondaire évoqué au début des romans peut ressurgir plus tard avec un petit rôle à jouer, même le temps d'une scénette (telle Rayla la Blanche, présente lors de la séquence d'ouverture du Sang des elfes et que beaucoup auront oubliée). Outre tout cela, ce sont à travers ces trois tomes que l'auteur nous fait comprendre que Geralt n'est plus le héros de cette histoire. Balloté par le destin, Geralt n'est qu'un pion, une composante non plus de l'histoire, mais de l'Histoire. Ainsi, des passages entiers nous privent de la présence du sorceleur pour s'attarder sur la situation des royaumes ou de la guerre. Enfin, comment ne pas évoquer la présence du royaume de Toussaint, gardé par des chevaliers errants et se voulant comme une parodie de royaume féérique. Si ce royaume fut choisi comme lieu de l'ultime DLC de The Witcher 3, ce n'est pas pour rien! Trois romans que j'ai donc dévorés à toute vitesse, présentant des ambiances réussies à souhait et se terminant de manière inoubliable.
Enfin, une fois le spleen de la fin de lecture vaincu, vous pourrez vous lancer dans la lecture de la nouvelle inédite en France La Route d'où l'on ne revient pas parlant d'une aventure de la druidesse Visenna (que vous devriez alors connaître...) et de l'aventurier Korin. Cependant, je dois avouer que j'ai été assez déçu par cette dernière nouvelle qui ne m'a pas emporté plus que ça et qui à mon sens ne raconte pas grand chose.
Si une fois arrivé à ce point de la review vous n'êtes toujours pas convaincu de lire les aventures de notre bon sorceleur, je pense que rien ne vous fera désormais changer d'avis dans la suite. Sinon, une question légitime reste : que vaut ce collector?
Je suis pour ma part extrêmement satisfait de ce dernier, les couvertures sont magnifiques, le premier livre étant plutôt dédié à Geralt (avec un loup sur fond rouge) et le deuxième à Ciri (une hirondelle sur fond gris, mon préféré). Le tout s'accompagne d'une carte de l'univers, bien pratique si c'est votre premier contact avec ce dernier. La mise en page est sympathique et les textes sont accompagnés d'une vingtaine d'illustrations réalisées par des artistes différents. Enfin, la traduction a été revue par rapport aux anciens livres en format poche (le rhinocéros est enfin devenu une licorne... Les fans comprendront.). Cependant, quelques défauts sont à signaler : quelques coquilles dans le texte, un format peu agréable pour lire couché (oui, je lis principalement couché!) et des illustrations parfois variables autant sur le style (celle de Ciri étant selon moi une magnifique réussite tandis que Meve de Lyrie me semble trop différentes des autres illustrations) que sur le choix (certains choix de personnages au détriment d'autres me laissent perplexe sur les motivations). Malgré tout, je ne regrette aucunement l'achat de ce coffret collector.
Pour conclure, je pense que mon amour pour cette œuvre et cet univers est évident si vous avez lu l'ensemble de cette critique. J'ai probablement oublié nombre d'éléments que je désirais mentionner. J'ai du aussi me retenir d'en citer d'autres afin de ne pas tout révéler de l'intrigue. Je ne saurais que vous conseiller de vous laisser tenter par la plume de Sapkowski. Finissons sur une citation très à propos en cette fin de lecture :
Va'esse deireádh aep eigean, va'esse eigh faidh'ar.
Quelque chose s'achève, quelque chose commence.