Une excellente enquête ethnographique sur les "campagnes en déclin", du Grand Est, dépeuplés, perdues, "la zone", qui tâche de comprendre pourquoi et comment les "gens" du quotidien continuent, malgré tout, d'y vivre.
Tout comme Benoît Coquard, je suis un des "ceux qui sont partis", étant originaire de ces campagnes "paumées" mais étant partis pour des études. C'est donc avec un très grand intêret que j'ai lu son enquête.
Coquard commence par balayer du revers de la main le terme de "France périphérique". En effet, il convient pour lui de distinguer les campagnes attractives - Sud, Bretagne, etc - des campagnes en déclin, où l'activité touristique peine à décoler tandis que l'activité industrielle, jadis fleuron de la région, est à l'arrêt ou à l'agonie. C'est sur ces "cantons dépeuplés" qu'il enquête, et sur leur spécificités.
Il ressort de l'enquête que le déclin, réel, des espaces ruraux, qui se manifeste par la fermeture d'espaces communs, l'éclatement des lieux de travail, d'enseignement et de sociabilité (puisque le travail est dans une commune à 30 kms du domicile, lui-même à 30 kms de l'école, et qu'il n'existe pas de supermarché dans la commune), a pour conséquence un fort dévleoppement des sociabilités privées, des groupes de potes qui se retrouvent le soir à l'heure de l'apéro, de façon très informelle, régulière et soudée.
En effet, si les bals populaires, les concours de Miss, et les fêtes de villages ont connu une baisse sans précédent (du fait entre autres de la baisse démographique), les "locaux" s'accrochent à un mode de vie basé sur l'autonomie, la solidarité locale. "Ici, c'est la Corse sans la mer", disent les enquêtés, fiers de leur mode de vie axés sur les apéros, la chasse et le foot, leurs logements peu chers, leur maîtrise d'un style de vie à l'opposé du travail de bureau vu comme aliénant, ou de la grande ville vue comme anonyme, déshumanisante, dangereuse. Cela peut être vu comme une forme de justification d'un style de vie radicalement différent de "ceux qui partent": des études courtes, souvent arrêtées avant le Bac, travail manuel.
Le rapport au travail est décrit avec ses propres spécifictiés fascinantes. Pour les jeunes, hantés par l'exemple de leurs aînés qui décrivent une campagne "d'avant" meilleure en tout points (plus de services, plus de travail...), "un homme qui ne travaille pas ne vaut rien". Dès lors, toute forme de fainéantisme, réelle ou supposée, est très mal vue. Les syndicats sont absents et jugés d'un regard très critiques, tandis que dans le cadre d'un licenciment, les ouvriers prennent parti pour le patron en règle générale. Les bas salaires sont vus comme la conséquence de patrons "croûlant sous les charges". En conséquence, le travail au noir, avec le camion de la boîte, est implicitement toléré, et largement pratiqué par les employés pour arrondir leurs fin de mois. De fortes solidarités locales se créeent par voies de conséquence, et le but ultime est bien de se "mettre à son compte" pour acquérir une forme ultime d'autonomie. Le rôle exact du salarié est en général peu important dans le rapport au travail : on dit que l'on bosse "chez" quelqu'un, ou bien "avec" quelqu'un. La relation de salariat est noyé dans un rapport plus interpersonnel.
Ainsi on voit un contraste entre plusieurs attitudes marquées "à gauche" - solidarités, critiques générales du désengagement dans les services publics, critiques des inéglaités, que l'on a pu voir dans les manifestations de gillets jaunes - et un horizon mental marqué "à droite", avec des opinions marquées négatives sur la "grande ville". La télé - "invité permanent", toujours allumé, même lorsqu'on acceuille des autres personnes - joue sans doute un rôle.
L'analyse du mouvement des Gillets Jaunes montre un moment marquant où les populations prennent soudainement conscience de la puissance de leurs actions collectives, et du caractère commun de leurs revendications. Cependant, le mouvement perd très vite de la vitesse lorsqu'il s'agit de le politiser : être trop revendicatif, c'est être taxé de fainéant, risquer d'avoir une "mauvaise réputation", d'être un branleur.
En effet, le mirroir négatif des "bandes de potes", bien intégrées localement et vivant une existance maîtrisée et autonome, ce sont les précaires, exclus du monde du travail. Par voie de conséquence ces précaires sont considérés comme peu fiables, comme des "cassos", et sont exclus également des réseaux amicaux, et donc du travail au noir qui pourrait leur faire sortir la tête hors de l'eau. Les bandes de potes sont le plus souvent des affinités interclasses, et en être exclus, c'est manquer le "tuyau", le "piston" qui parfois peut être indispensables à un emploi pérenne. Les précaires sombrent dans la drogue, habitent les quartiers malfamés des bourgs... un exemple de ce cycle vicieux : les précaires qui ne peuvent pas se déplacer en voiture hantent les rues du bourg et les fêtes de la mairie, et sont associés à l'insécurité, aux bagarres dans la salle des fêtes. Benoît Coquard parle donc "d'autochtonie de la précarité" pour décrire ce fossé entre la classe populaire stabilisée, mêlée à la bourgeoisie locale, et l'ultra-précariat exlus des sociabilités désormais électives.
La place des femmes a un rôle important dans cette analyse. Les emplois offerts aux femmes les conditionnent davantage au précariat - aides à domicile, caisses, call-centers... il en résulte une plus grande propension des femmes à partir chercher un diplôme et un meilleur job. Celles qui restent sont donc souvent dans un relation patriarchale, quoi que Coquard montre qu'elles assurent une forme de contrôle et de modération au sein de la "bande de potes". Si les hommes boivent et parlent ensemble, les femmes restent silencieuses mais peuvent après essayer de contrôler les entrées.
Le dernier chapitre du livre et sa conclusion tirent des conclusions d'ordre politique à partir du tableau social dressé. Les campagnes en déclin sont un territoire qui est passé de la droite à une extrême-droite omniprésente. A ce titre, le livre rejoint et contraste l'analyse de Félicien Faury dans son enquête "Des Électeurs Ordinaires". Contrairement aux électeurs du Sud-Est de la France, les enquêtés de Faury sont dans une situation de déclin marqué, et la question "raciale" se pose moins du fait du dépeuplement et manque d'attractivité. Néamoins, la force du conformise pousse les gens à spontanément se déclarer "100% Le Pen", à enjoindre leurs amis Musulmans de ne pas se revendiquer comme tels. Les rapports au travail, à la sécurité, à la ville, à l'école, favorisent de plus une vision biasée à droite. Enfin, les solidarités locales, privées, des "bandes de potes" les mettent dans la même situation que les "dominants-dominés" de Faury. Ils deviennent ainsi les garde-frontières de leur stabilité relative, se démarquant fortement de la fraction précaire et exclue des campagnes. Ils assènent qu'une "solidarité entre tout les semblables n'est pas possible".
Le clan, interclasse, séléctif, privé, lucratif, l'emporte sur la classe sociale et sur la commune. La traduction politique de ces affinités est une adhésion à une forme de préference nationale. Tout comme Faury, Coquard nuance son analyse par le fait que la politique reste très lointaine et abstraite pour les enquêtés, dont beaucoup ne votent pas. Néanmoins, leur horizon mental est clairement hostile à la "gauche", bisounours, irréaliste, et parfois venant enpiéter sur leur autonomie par davantage de régulations. L'extrême-droite, prônant un repli sur soi assumé et reprenant le slogan du "nous d'abord", est bien plus séduisante. Il suffit alors de laisser la télé et le conformisme local radicaliser. Coquart esquisse l'idée d'une forme alternative d'horizon mental, par example construit sur l'exemple des gillets jaunes, est une forme de solution.
La nouvelle édition (2022) inclut une postface qui décrit la réaction des enquêtés (très positive), pour la plupart heureux et surpris de voir les gens "s'intéresser à eux", ainsi qu'une apologie plus personelle du travail de sociologue.
En conclusion, il s'agit d'un livre passionant, nécessaire, juste, vraie, très touchant. Je ne peux que le recommender.