J’ai eu la chance de rencontrer A. D. Martel lors du Salon du Livre de Mons, en Belgique. Ce jour-là, je n’ai pas d’abord croisé une autrice, mais une présence. Son stand, baigné d’une lumière presque irréelle, semblait respirer la magie même qu’elle insuffle à ses histoires. Alors que ma compagne s’apprêtait à faire main basse sur la moitié de sa table, j’ai pris les devants, comme mû par une évidence : je voulais repartir avec la totalité de sa saga, dédicacée de sa main, scellée de cette promesse silencieuse qu’offrent parfois les rencontres destinées.
Martel possède ce petit quelque chose qui échappe à toute définition : une lumière intérieure. Elle parle comme on écrit : avec l’âme. Sa voix, douce et assurée, révèle à la fois la passion et la pudeur ; sa manière d’évoquer son parcours, de remercier ses lecteurs, de parler de ses personnages comme d’êtres réels, a ce don rare de suspendre le temps. On quitte son stand avec le sentiment d’avoir approché non seulement une romancière, mais une étoile parmi les étoiles.
Quand je referme un roman, j’essaie d’ordinaire de m’en détacher. Je rends les personnages à leur monde, je les laisse poursuivre leur route loin de moi. La lecture, pour moi, a toujours été un voyage éphémère : on s’y abandonne corps et âme, mais on en revient, un peu transformé, certes, mais libre. Pourtant, il arrive parfois qu’un livre refuse qu’on s’en défasse. Qu’il s’accroche à votre esprit, qu’il colonise vos pensées, qu’il continue à parler dans le silence. Le Secret du Faucon est de ceux-là.
Je viens de tourner la dernière page du premier opus sans parvenir à rompre le charme. L’histoire ne m’a pas quitté ; elle s’est installée en moi comme un souvenir qui refuse de s’effacer. J’ai vécu aux côtés de Cyrielle, ressenti ses peurs, ses doutes, sa force naissante. Il y a, dans la façon dont A. D. Martel écrit son héroïne, une intimité troublante : on croit entendre une voix murmurer à notre oreille, confier ses secrets, implorer notre écoute. Et moi, lecteur, je me suis senti l’épaule invisible sur laquelle elle pouvait s’appuyer pour ne pas sombrer.
Ce qui me frappe, au-delà de l’histoire, c’est la beauté de la plume. Martel écrit avec cette simplicité trompeuse qui n’appartient qu’aux grands. Chaque mot paraît couler de source, mais derrière cette limpidité se cache une maîtrise rare : celle des temps, du rythme, de la respiration. Là où tant d’auteurs s’abandonnent à la facilité du présent, elle ose l’imparfait et le passé simple, comme on ose une élégance ancienne. Son écriture a le parfum des grands récits d’autrefois, ceux où la langue ne servait pas seulement à raconter, mais à envoûter.
Écrire ces lignes m’est difficile pour deux raisons. D’abord, par crainte de ne pas être à la hauteur du texte que je viens de lire : comment traduire en mots une émotion si complète ? Ensuite, par peur de trop en dire : Le Secret du Faucon ne se résume pas, il se découvre, il se respire, il s’éprouve. C’est une pépite dont on redoute de briser l’éclat en la décrivant. Une fois refermé, on ne songe qu’à le partager, à le faire lire à ceux qu’on aime, comme on offrirait un trésor trouvé au hasard d’un sentier.
Cyrielle, elle, promet d’évoluer au fil des tomes. On la devine au seuil d’une destinée plus vaste, façonnée par les épreuves et la révélation progressive de son héritage. L’autrice sème déjà, dans ce premier volume, les graines d’un univers foisonnant : des symboles qui reviennent, des personnages secondaires à la moralité mouvante, des zones d’ombre qui ne demandent qu’à s’épaissir. Tout laisse penser que le voyage ne fait que commencer, et que les tomes suivants conduiront le lecteur vers des terres plus sombres, plus mythiques, presque légendaires.
Quant à l’univers, il est d’une richesse envoûtante. Martel ne décrit pas un Moyen Âge de carton-pâte ; elle le fait revivre. Ses châteaux respirent, ses forêts bruissent, ses pierres ont mémoire. On croit sentir le froid des murailles, entendre les sabots des chevaux dans la boue, voir la lueur tremblante des torches dans la nuit. Ce réalisme poétique — cette capacité à faire surgir le merveilleux du quotidien — est sans doute la marque des conteurs véritables.
Benjamin L. Urbanski – Le Parfum des Mots
23 octobre 2025