"La Loi du rêveur" se présente tout d’abord comme un récit, d’apparence autobiographique, sur la vocation d’écrivain de son auteur, qui la fait remonter aux conversations d’enfance qu’il avait avec son copain Louis, et à un rêve particulièrement spectaculaire né de l’une de ces conversations, sur le caractère liquide de l’électricité. Sous le patronage de Federico Fellini, l’imagination littéraire et artistique est donnée comme une réélaboration du matériau des rêves. Pennac s’inscrit ainsi dans une veine majeure de la modernité, qui remonte, au-delà des surréalistes ou de Freud, au romantisme anglo-saxon — que l’on songe à Coleridge, à Hawthorne…
Ce serait simple si la frontière était nettement tracée entre les rêves et la réalité. Seulement Daniel Pennac n’a pas écrit « récit » sous le titre de son nouveau livre, mais « roman ». Il masque systématiquement le passage de la réalité au rêve, ce qui va avoir de nombreuses conséquences, et par ailleurs le narrateur prend souvent conscience avec retard du caractère onirique de nombreux faits, qui le poursuivent dans sa conscience éveillée. Le caractère autobiographique de la narration est confirmé par de nombreux indices : le narrateur partage la bibliographie de Daniel Pennac, et l’on reconnaît de nombreux éléments qu’on sait depuis longtemps issus de la réalité et qui ont pour mission de nous sembler familiers : une maison dans le Vercors, un passé d’enseignant, un certain nombre de noms propres. On remarque cependant à divers indices que le narrateur semble d’une dizaine d’années plus jeune que l’auteur, et ce n’est pas la seule étrangeté : où est ce frère initiateur à qui Pennac avait consacré son ouvrage précédent ?
*** HERE BE SPOILERS, BEWARE ***
Finalement, ce petit décalage perceptible entre le récit biographique et la réalité, qu’on pourrait attribuer à la coquetterie ou au désir légitime de protéger ses proches, est brusquement dénoncé par le texte lui-même comme une élaboration littéraire. Mais si l’élaboration littéraire est onirique, nous nous retrouvons dans le cas de rêves enchâssés ; et à la différence d’"Inception" de Christopher Nolan, le passage du rêve à une veille qui est peut-être elle-même rêvée paraît totalement hors de contrôle. Les explications rationnelles se trouvent à leur tour sapées. C’est ici que malgré sa brièveté, redoublée par celle, croissante, des chapitres, le roman acquiert définitivement sa densité romanesque : la théorie, la « loi » annoncée, est remplacée par la célébration en acte, un peu comme dans le spectacle que le narrateur rêve (bien sûr) de consacrer à Fellini.
*** END OF SPOILERS ***
On craignait une panne de souffle chez Pennac, qui a laissé littéralement en plan la dernière aventure de la famille Malaussène, dont il a publié une moitié, la suite à venir sine die ; on se réjouit de cette nouvelle parenthèse littéralement haletante.