Voici un livre lu pour la première fois il y a 45 (!) ans, une lecture qui a influencé ma vision de la vie et mes relations avec les femmes. Le monde a énormément changé depuis lors, mais en ce qui concerne la condition féminine, il y a encore beaucoup de choses qui visiblement n'ont pas changé. Scandaleux.
Étant d'une autre époque et par une femme hétérosexuelle, le texte peut probablement sembler daté pour les jeunes lecteurs d'aujourd'hui. Le féminisme est probablement quelque chose de différent aujourd'hui. « Ainsit soit-elle » est devenue « un classique ». Je le considère toujours extrêmement pertinent, en particulier les horribles détails historiques.
« Ce livre n'était pas un procès ou alors c'est celui des Hommes et non des hommes. Nées avec la force physique dans un monde où le hasard aurait fait supporter aux mâles les servitudes de l'espèce, qui peut jurer que nous ne nous serions pas conduites comme eux?
Pourtant le jour n'est plus éloigné où ils accepteront de ramener leur fameuse supériorité phallique à ce qu'elle est : un problème de robinets et de se laisser persuader que l'instinct profond des êtres humains n'est pas de dominer, mais de se faire plaisir.
Le jour où les hommes renonceront à ces fanfaronnades qui débouchent toujours sur le même rapport falsifié, le jour où les femmes sauront les délivrer de leur responsabilité sexuelle, le jour où ils brûleront ensemble le mythe imbécile du pénis et son corollaire encore plus bête, l'absence de pénis, pour se retrouver dans la complicité naturelle de leurs organes, dans la tendresse et dans l'estime, la vraie révolution aura commencé. Elle a d'ailleurs commencé. On s'aime mieux aujourd'hui qu'hier, on commence à savoir rire ensemble, à se faire du mal ensemble. Mais qu'est-ce qu'il reste encore à trimbaler! Comme dit Marguerite Duras : « Faut attendre que ça se passe. Il faut attendre que des générations entières d'hommes disparaissent 2...» Eh bien, on attendra.
C'est aussi Norman Mailer, prisonnier du culte de la virilité, qui pose l'humiliation de la femme comme condition indispensable au triomphe de l'homme. Selon Miller, la liberté pour les femmes, c'était la liberté de se conduire en putes, leur désir secret à toutes. Pour Mailer, l'idée même de liberté est insoutenable et tout ce qui peut faire échapper les femmes à leur destinée passive est à proscrire : « Je hais la contraception. C'est une abomination. Je préférerais encore avoir ces foutus communistes chez moi. » Quel aveu! Quels aveux!
La répugnance du christianisme pour le corps féminin est telle, fait remarquer Simone de Beauvoir, qu'il consent à vouer son Dieu à une mort ignominieuse, mais qu'il lui épargne la souillure de la naissance.
Pour comble d'infortune, l'Église aggrava encore les risques de l'accouchement par un règlement de fer : elle imposa de ne considérer la femme enceinte que comme la dépositaire d'une nouvelle vie, plus importante que celle de la mère. En conséquence, au lieu de morceler le fœtus pour délivrer la mère, ce qui le privait du baptême, elle exigea qu'on ouvrît l'utérus pour en extraire l'enfant vivant. Les conciles et les synodes rappelaient sans cesse cette prescription bien qu'elle fût l'équivalent d'un arrêt de mort pour la mère, étant donné l'incapacité totale des sages-femmes à exécuter une césarienne. Elles attendaient l'agonie de la mère pour l'entreprendre. Aucune femme n'a survécu pour décrire cette torture, cet assassinat légal perpétré avec la bénédiction de l'Église.
Le sexe féminin précisément possède un calendrier et un harmonica auxquels le pénis, si présomptueux et si mystérieux soit-il, ne saurait prétendre. Un calendrier lunaire qui règle le temps au rythme de l'univers et un harmonica, le clitoris, organe de luxe non voué à la procréation, capable de jouer seul sa partition ou bien d'induire au plaisir, par sa mélodie, ce violonsexe qu'est le corps féminin. Cette variété des zones érogènes, pour employer le langage des sexologues, cette richesse d'expériences que comporte une vie de femme pleinement vécue, y compris la grossesse, l'accouchement et l'amour maternel qui est, au début du moins, un phénomène quasi sexuel, auraient dû convaincre les femmes qu'elles n'étaient pas, comme Freud l'a prétendu après tant d'autres, « une image dégradée de l'homme ». Ce sont les hommes qui auraient dû l'envier.
« Ma mère? C'était une sainte! » disait récemment l'ex-président Nixon lors d'une interview. Cette phrase, combien de milliers de fils l'ont prononcée sans remords à travers les âges, à commencer par Jésus? Plus lucides ou plus compatissants, quelques-uns précisent : ma pauvre mère. »