« J’ai l’oeil, je n’oublie à peu près rien, ce que j’ai oublié, je l’invente.J’ai toujours fait ça, comme ça... »
Cette citation tirée du roman est reprise sur la quatrième de couverture à juste titre: cette phrase décrit au mieux ce que Marie-Hélène Lafon fait dans ce livre.
Depuis qu'elle est retraitée, la narratrice fréquente plus régulièrement son supermarché, elle y a ses habitudes, elle reconnaît d'autres clients fidèles, elle découvre leurs manies et rituels à eux. Elle s'intéresse surtout à une caissière, Gordana. À un autre client, Horatio. Ils ne se parlent pas ou presque. La narratrice observe, imagine, invente. Et nous raconte aussi sa vie à elle, par petites bribes, des bouts de souvenirs
Je définis ce court roman comme "écrit en jacquard" (aucune allusion à la ringardise dans cette image, j'ai la plus haute idée de l'art du tricot que je considère comme l'activité humaine la plus complète). Marie-Hélène Lafon tire et entrelace plusieurs histoires, tels fils qui semblent être étrangers les uns aux autres mais qui s'accrochent , ne se mélangent pas mais tiennent bien ensemble.
C'est comme quand on prend le métro et voit tous ces gens réunis par un total hasard au même endroit et en même temps. On les regarde, on pense que derrière chacun, il y a une vie et une histoire différente, d'autres gens, la famille, les amis avec chacun leurs histoires et vies à eux, et ainsi de suite. On essaie d'imaginer ce que cela peut être, on est vite désespéré par l'immensité et l'impossibilité de la tâche, on laisse les inconnus tranquilles et on revient vers soi.
Marie-Hélène Lafon regarde Gordana, l'observe, imagine son histoire. Cette histoire implique Horatio qui aura droit à une version de sa vie à lui, etc. Marie-Hélène Lafon se limite à quelques personnages mais sa façon d'écrire, c'est cela: raconter les vies en les rapprochant, en les raccrochant l'une à l'autre, en se les rappelant, en se les imaginant, en se les inventant.
Et la fin du roman laisse le lecteur avec plein de questions: a-t-elle eu tout faux? Ou au contraire, cela s'est passé parce qu'elle a vu juste? Ou peut-être Gordana commencera à vivre la vie inventée pour elle? Et que sera la vie de la narratrice, saura-t-elle inventer quelque chose pour elle-même?
Tout cela, c'était pour expliquer l'écriture. Quant à mes impressions de lectrice, elles sont plutôt tièdes. Comme je l'ai dit, dans le roman, la narratrice observe beaucoup. C'est un peu ce que j'ai ressenti comme lectrice. Je ne suis pas dedans, je suis observatrice. Je ne veux pas être dans le livre, j'observe LEURS vies de l'extérieur, je m'intéresse un peu mais pas trop et je n'ajoute surtout pas mon fil à ce jacquard. "Nos vies" restent les leurs.