Histoire sociale des moeurs d'un village des Hautes-Alpes au tournant du XIXème siècle, à partir d'une découverte extraordinaire : celle du récit qu'a laissé Joachim, un menuisier du pays, au dos du plancher qu'il a lui-même posé dans l'une des pièces du château local.
La découverte en elle-même est exceptionnelle par sa rareté (on conserve peu la parole des "gens de peu ) et par sa nature puisqu'il s'agit d'un témoignage volontaire destiné à être lu par un lecteur futur mais non identifié, pour qui Joachim évoque autant la vie collective au village (la messe, les bals, la République qui s'installe dans les campagnes) que sa vie familiale et personnelle, les passages sur les pratiques sexuelles, les normes et les déviances acceptées par Joachim valant à coup sûr leur "pesant de cacahuètes" ("j'étais la première b... qu'elle voyait!")
Le livre s'inscrit donc dans la lignée des histoires singulières dessinées sur la base d'archives privées par Ginzburg ("Le fromage et les vers"), Corbin et, plus récemment, dans la même perspective que la découverte d'une série de lettres d'un couple pris dans la Guerre d'Algérie ("l'Amour en Guerre").
Mais il en présente également les apories puisqu'il s'agit autant de restituer la parole de Joachim que de reconstituer ce qu'il ne dit pas, c'est à dire son environnement social et matériel, avec le risque d'inventer plus que de ne décrire. De cette tension créée par les "trous" du texte de Joachim ressort une litanie d'arbres généalogiques, celui de Joachim, du châtelain son client, mais également de l'abbé, qui, s'ils permettent de restituer et resituer ce qui lie le menuisier à ses pairs, interrogent sur la place réelle que ces personnes prennent dans la vie de Joachim (la soeur de l'abbé était-elle si importante pour le locuteur?) et gènent un peu la lecture par leur caractère répétitif.
En ressort tout de même une photographie assez précise des liens de solidarité entre villageois, voire d'emprise du village sur l'individu, le rôle de l'Eglise (et de l'église) dans la configuration de ces relations sociales et des normes attenantes, mais également de l'exode rural naissant dans cette région marquée par l'arrivée du chemin de fer. Un monde profondément clos, donc, à l'aube d'une nouvelle ère.