Il y a à peine quelques années, j'aurais fort probablement donné 4 ou 5 étoiles à ce livre, pour en saluer la rigueur, le sérieux, l'honnêteté intellectuelle, etc. Cependant, il est évident que, si l'oeuvre en soi n'a pas changée, le "regard" de lecteur que je pose sur elle a grandement évolué au fil des derniers temps, influencé par les débats récents sur l'appropriation de la parole et la souveraineté supposément malmenée de la démarche d'écrivain. C'est donc "aujourd'hui" que je donne 1 étoile, parce que je comprends, à travers ma lecture, qu'il n'y a pas de "respect" possible pour Laëticia Perrais, à travers le filtre des mots d'un auteur comme Jablonka, malgré toute ses bonnes (très bonnes) intentions; il n'y a pas d'"hommage" possible par le truchement d'un livre qui dissèque et divulgue, révèle et étale, là où il prétend éclairer et faire oeuvre utile. Ce n'est pas possible, et c'est un échec d'une tristesse infinie.
Le livre de Jablonka est l'illustration parfaite de ce qui cloche (de ce qui a toujours cloché, sans qu'on le dise et sans qu'on le voie) avec la littérature, la beauté, l'esthétisation de la violence, la glorification du mal, la perception masculine des enjeux sociaux, l'impossibilité de se sortir, en tant qu'écrivain, du lieu de notre parole, l'exploitation du sujet maquillé en hommage, la sincérité minée par le désir d'effet, l'intellectualisation condescendante des paroles féminine, ouvrière et rurale. La posture de Jablonka est l'illustration parfaite que les reproches adressés aux écrivains-hommes-blancs par les femmes, les personnes racisées et autres personnes en situation fragilisées sont aussi pertinents que bienvenus. Je ne dis pas que c'est sa faute, ou qu'il est malhonnête dans sa démarche, au contraire. Je dis que le livre de Jablonka me permet de saisir à quel point (et je m'inclus ici comme écrivain réfléchissant à sa démarche) on ne peut plus simplement "parler de ce qui nous fascine et de ce qui nous obsède", à quel point on ne peut plus prétendre "donner la parole à celles et ceux qui n'en ont pas" sous prétexte de faire "avancer la société". Ça ne marche plus. Il est venu (enfin) le temps de se poser de sérieuses questions sur la responsabilité des artistes et la contradiction flagrante entre le droit de "tout dire" par pseudo-compassion et empathie et le devoir de "se taire" pour laisser les autres exprimer leur douleur et leur colère. Et qu'on ne me dise pas que Laëitita n'a plus de voix pour s'exprimer, là n'est pas la question.
Voici quelques exemples de "problèmes" que j'ai relevés en cours de lecture:
1) Le voyeurisme: Qu'il le veuille ou non, qu'il nous explique que ces chapitres ont été difficiles à rédiger, ça ne change rien au fait que la description détaillée du meurtre et des heures qui l'ont précédé ne peut s'inscrire dans une démarche d'hommage à la victime. Ces passages d'une violence inouïe n'ont pas non plus de valeur "sociale", comme c'est le cas pour les pages consacrées à la politisation du fait divers par les instances au pouvoir. Il en découle un sentiment de voyeurisme, accentué par les efforts de l'auteur pour "expliquer" la vie privée de Laëticia en écumant sa page Facebook, ses textos, ses lettres de suidide et autres "pièces à conviction" permettant de comprendre sociologiquement le comportement de la jeune femme.
2) Les effets de style: À plusieurs endroits, Jablonka se fait "romancier" et cherche l'effet narratif, la tournure efficace, punchée, qui captera notre attention. À la fin d'un chapitre décrivant le bonheur des derniers jours: "Dans six mois, elle sera morte." C'est peu dire que ces tentatives de styles sont malvenues, pas parce qu'elles sont mauvaises, mais parce qu'elles font montre d'une réelle déconnexion entre le sujet écrivant et le sujet écrit: les références, les clins d’œil littéraires et autres démonstrations de haute culture tranchent amèrement avec la vie et l'éducation de Laëticia et font montre d'un classisme perturbant. Par exemple, quand Jablonka ne peut se retenir de nous informer que le statut Facebook d'une jeune femme qui entrerait dans la catégorie d'analphabète fonctionnelle, "Tro kiffan le soleil", lui fait penser à du René Char. Par exemple, quand Jablonka débute le récit de la dernière journée en le chapeautant d'un "Vingt-quatre heures dans la vie d'une femme."
3) Le réquisitoire: Jablonka a beau dire qu'il fait ici un travail d'historien et de sociologue, qu'il tente de s'expliquer la France à travers le prime d'un fait divers sordide, il n'en reste pas moins que son livre prend un peu partout des airs de réquisitoire anti-sarkosiste, anti-conservateur, anti-système pénal. Ce n'est pas une position condamnable par définition, bien entendu, mais c'est une position qui ici s'impose comme objectivement "bonne" dans un contexte où à peu près tous les protagonistes de l'événement ne la partagent pas et représentent son opposé. Des parents adoptifs de Laëticia à sa sœur Jessica, en passant par leur famille biologique, toutes et tous se sont prononcés à des moments divers (comme c'est souvent le cas dans des situations de proches enlevés, tués, disparus) pour des peines plus sévères et une administration plus conservatrice de la justice envers les criminels. Or, à aucun moment Jablonka ne prend la peine d'essayer de replacer cette "vision du monde" conservatrice dans une logique historique et dans une logique morale qui ne serait pas, par essence, "mauvaise" pour la société. Ce biais est flagrant et, à mon avis, mine le projet de l'intérieur.
Au bout du compte, ce livre, malgré le titre qu'il porte fièrement en orange fluo, malgré son appareil argumentatif convaincant, malgré sa supposée abnégation et sa tentative d'effacement mêlée de condamnation de la violence faite aux femmes, ce livre sera toujours à propos d'Ivan Jablonka, jamais à propos de Laëticia. Les questions qu'il pose seront toujours des questions autour de la littérature, de l'histoire comme discipline, de leur portée respective et de leurs mérites et de leurs limites. L'écrivain ne pourra jamais s'effacer et céder sa place, même s'il nous laisse croire (et se fait croire à lui-même) qu'il tente de le faire. Ce n'est pas dans sa nature.