"Le ciel fut toujours couvert pendant mon séjour à Alexandrie, la mer sombre et orageuse. Je m'endormais et me réveillais au gémissement continuel des flots qui se brisaient presque au pied de la maison du consul. J'aurais pu m'appliquer les réflexions d'Eudore, s'il est permis de se citer soi-même :
«Le triste murmure de la mer est le premier son qui ait frappé mon oreille, en venant à la vie. À combien de rivages n'ai-je pas vu depuis se briser les mêmes flots que je contemple ici ? Qui m'eût dit, il y a quelques années, que j'entendrais gémir sur les côtes d'Italie, sur les grèves des Bataves, des Bretons, des Gaulois, ces vagues que je voyais se dérouler sur les beaux sables de la Messénie ! Quel sera le terme de mes pèlerinages ?
Heureux si la mort m'eût surpris avant d'avoir commencé mes courses sur la terre, et lorsque je n'avais d'aventures à conter à personne.»
Encore un classique du maître.
L'itinéraire de Paris à Jérusalem, et le retour de Jérusalem à Paris vient clôturer la saga des "voyages" en sus de l'excellent voyage en Amérique et de celui en Italie. On y retrouve véritablement la marque du voyage en Amérique, en plus aboutie. Mélange savant de contemplation de la nature et de l'environnement (la "wilderness" américaine, mais en orient), à laquelle il faut lier une forte dimension patrimoniale, architecturale, mémorielle et historique.
En effet, au cours de son voyage le sieur Chateaubriand recouvre son récit d'anecdotes historiques tirées dans le répertoire antique, qui sont parfois déroutantes pour un lecteur non initié à la période, mais jamais inintéressantes. Ainsi il offre volontairement une double perspective à son récit, l'une historique et littéraire en ce qu'il puise beaucoup dans le registre des guerres et auteurs de l'époque et une perspective qui lui est contemporaine, laquelle est rendue vivante par ce style toujours aussi précis, dont il a le secret et qui touche l'âme. J'ajouterai qu'il existe une troisième perspective, née du temps qui passe, celle de notre époque. Il est toujours amusant de voir une description du système ottoman lorsque son zénith et sa chute sont aujourd'hui enseignés partout dans le monde, la permanence de certains monuments historiques (les pyramides) et la disparition d'autres (saint sépulcre originel).
Ses observations des peuples d'orient sont très touchantes mais n'ont rien de scientifique, elles sont mêmes à plusieurs égards amusantes, mais s'inscrivent dans un contexte bien délimité. D'emblée, Chateaubriand entreprend son voyage en orient pour l'histoire que la région porte et les ruines qu'elle abrite, non pour ses peuples qu'il semble profondément mépriser. En outre, il considère l'Albanais comme une espèce de sang mêlé, le grec comme l'esclave du turc et un peuple se mettant volontairement des bâtons dans les roues, il fait d'ailleurs un parallèle fort intéressant entre la chute de Rome et celle de la Grèce antique. Il voit les arabes comme un peuple d'avares et de barbares, concernant les turcs ce sont peut-être ceux qu'il méprise le plus en raison de leurs mœurs violentes et profondément illibérales. Là est la clé de tout son ressentiment, son voyage lui permet en outre d'échapper au despotisme napoléonien pour un temps bien qu'il n'en soit pas (encore) la cible directe. Or en Orient il retrouve exactement la même atmosphère. À cela il faut ajouter l'omniprésence de l'islam qui semble l'incommoder au plus haut point en ce qu'il est un fervent catholique, bien qu'il ait profond respect pour la foi et la dévotion de ses adeptes, le Coran, selon lui est le livre d'une "funeste religion".
Concernant sa visite des lieux et ses trajets en bateau (notamment d'Alexandrie à Carthage où il manque de faire naufrage) ce sont des passages littérairement merveilleux et imagés, je n'ai rien à dire sur son style, ce serait prêcher un convaincu.
En somme, ce voyage est probablement le meilleur des trois et sa source d'inspiration pour son roman les Martyrs. À l'issue de celui-ci, on pourra dire que Chateaubriand aura parcouru 4 continents : l'Amérique, l'Europe, l'Asie et l'Afrique, il a daigné emporter avec lui son lecteur. Vous ne voyagerez jamais autant qu'avec Chateaubriand, un style unique, romantique, des descriptions prenantes et imagées agrémentées d'anecdotes historiques, d'Annibal et Scipion l'Africain aux conquêtes napoléoniennes en passant par les croisades de Saint Louis, on ne s'ennuie jamais.
"Je vis commencer l'année 1807. Sous combien d'astres, et dans combien de fortunes diverses, j'avais déjà vu se renouveler pour moi les années qui passent si vite ou qui sont si longues !
Qu'ils étaient loin de moi ces temps de mon enfance où je recevais, avec un cœur palpitant de joie, la bénédiction et les présents paternels ! Comme ce premier jour de l'année était attendu ! Et maintenant, sur un vaisseau étranger, au milieu de la mer, à la vue d'une terre barbare, ce premier jour s'envolait pour moi, sans témoins, sans plaisirs, sans les embrassements de la famille, sans ces tendres souhaits de bonheur qu'une mère forme pour son fils avec tant de sincérité ! Ce jour, né du sein des tempêtes, ne laissait tomber sur mon front que des soucis, des regrets et des cheveux blancs."