C'est dommage de lire un livre pour une raison extérieure à l'anticipation de la lecture elle-même. Je veux dire, on devrait ouvrir le livre en se disant que la lecture va nous apporter quelque chose (quoi, ça dépend de chacun). C'est donc dommage, selon moi, qu’Édouard Louis continue à rechercher une écriture du scandale. Peut-être qu'il ne sait pas faire autrement, peut-être qu'il ne peut pas faire autrement, mais lire les premiers résumés de ses deux premiers romans dans les journaux, rubrique Fait divers, ça me donne en tant que lectrice une désagréable impression de voyeurisme. Ça, c'est probablement fait exprès, mais c'est tellement courant dans la littérature française contemporaine (... Ernaux, Angot, Delaume... et même en littérature gay, Guibert, Dustan...) que je commence à trouver ça dommage. Dans le cas d’Édouard Louis, il a une très belle plume, et j'espère que ses romans à venir auront cette réputation : pas d'être choquants, ou à la véracité discutable, mais d'être un ensemble de belles pages.
Donc, vous le savez déjà, tout le monde le savait déjà : "Histoire de la violence" raconte l'agression, le viol et la tentative de meurtre qu'a subi l'auteur, une nuit de Noël, à Paris (et même que Reda, l'agresseur du livre, il a porté plainte contre Louis parce que soi-disant c'était une diffamation, etc, etc).
L'auteur fait un choix narratif intéressant : il alterne son récit à la première personne avec le récit de l'agression tel qu'il a été raconté par sa sœur Clara dans une conversation avec son mari, et ponctue le tout de passages en italiques qui apportent des précisions, ou des doutes, sur la véracité de la narration.
Cette narration à deux vitesses et demi fait débat chez les lecteurs, mais personnellement j'ai trouvé qu'elle donnait une grande force au livre, dans la mesure où elle lui permet de jeter à la face du lecteur trois des plus grandes thématiques du roman : la vérité, la lutte des classes, l'ambiguïté des sentiments ; tout cela rapporté à la violence.
La vérité, parce que la question ne se pose pas que dans les pages Faits divers de votre quotidien. L'auteur souligne la difficulté à se rappeler de l'enchaînement des actions, des violences, des pensées, lorsqu'on est victime d'un acte de violence. Peut-on croire l'agresseur quand il parle ? Et plus important, peut-on croire l'agressé ? Cette question de la vérité est soulignée par le récit de la sœur, qui est forcément différent, en raison de la distance qui la sépare de son frère. Elle est encore mise en valeur par les interventions en italiques, qui remettent en cause la propre narration. Il n'y a pas de vérité de la violence, juste le traumatisme.
La lutte des classes, la question qui se pose forcément pour l'auteur d'En finir avec Eddy Bellegueule. J'avais pris ce premier livre en grippe pour plusieurs raisons : je trouvais notamment que Louis était dans un rapport violent avec la famille qu'il avait décidé d'abandonner. Son ton méprisant ne faisait pas écho, selon moi, à la réalité du transfuge social, et je préfère mille fois Retour à Reims de Didier Eribon, qui est l'une des influences majeures de Louis (et peut-être la guest star d'Histoire de la violence).
Donner la parole à Clara ici, c'est symboliquement donner la parole à cette famille qu'il avait privée de parole dans un premier roman. Son discours est certes empreint de préjugés, mais celui du narrateur ne l'est pas moins. Et surtout, on ressent la tendresse du parler, du souvenir commun, de la classe sociale. Cette autre approche, c'est définitivement ce qui manquait à Eddy Bellegueule.
Il y a de très belles digressions sur le changement de camp qu'a constitué l'embourgeoisement de l'auteur et son changement de nom, le tout dans un lexique guerrier. J'ai vraiment été sensible à cette prise de recul.
Troisièmement (ensuite je me tais), l'ambiguïté des sentiments face à la violence. Car ce n'est pas un livre sur la honte, ni sur la culpabilité, ni sur la haine, non, c'est un texte qui sait saisir avec précision le mélange d'émotions qui surgit au moment du viol. Entre la honte et la fierté, le malheur et la complaisance, l'innocence et la culpabilité, le pardon, la haine, le sens des responsabilités. Le parallèle avec Sanctuaire de Faulkner était infiniment juste.
Au-delà de l'exorcisme de l'auteur et du voyeurisme du lecteur, Édouard Louis signe un texte sensible et aux dimensions multiples, qui accroche et met mal à l'aise.