A la sortie de la guerre, les hommes sont rares, ou en mauvais état... C'est le temps des révolutions, de l'Europe, et des femmes... des femmes conscientes de leur pouvoir, qui s'émancipent de leurs foyers, tirent les ficelles, et se réapproprient leur destin. Le jour où Gabrielle Thomas, dans sa paisible bourgade, tend à Adelphe le pasteur un exemplaire de Nêne, prix Goncourt de l'année, que chacun lit et annote à son tour, la vie des personnages bascule, les lois divines et terrestres sont menacées. Gabrielle d'abord, la trop honnête paroissienne ; Blanche, la bonne qui mène son maître par le bout du nez ; puis Adelphe, pasteur débonnaire que ce tourbillon de femmes revendicatrices empêche de dormir : puis ses femmes, puis son fils, puis... Chacun fait revivre à sa manière la partition du livre, en tentant d'en changer la fin.
Au lendemain de la première guerre mondiale, dans une petite bourgade, Adelphe occupe une existence tranquille de pasteur. Parmi ses ouailles, Gabrielle va troubler sa tranquillité d'esprit en lui offrant brusquement Nêne, prix Goncourt 1920. C'est l'histoire d'une domestique qui travaille durement, s'attache aux enfants et tombe amoureuse du maître de maison, veuf, qui malheureusement pour elle décide de se remarier avec quelqu'un d'autre.
A la première lecture, Adelphe s'attache aux considérations religieuses évoquées dans Nêne. Mais lorsqu'il interroge Gabrielle sur son intention, puis lit ce roman à sa gouvernante, Blanche, il réalise que Nêne traite d'un sujet brûlant : la condition des femmes à leur époque. Blanche y verra plus particulièrement la dimension sociale et l'injustice de la relation maître-domestique. Ce cadeau a priori relativement anodin prend une dimension essentielle. Il sous-tend la structure du roman, annonce des bouleversements à venir : intérieurs d'abord, puis, plus assumés.
Adelphe dresse le portrait de femmes décidées, voire indépendantes (à divers degrés) sur une quarantaine d'années. Il annonce les frémissements d'une société encore ancrée dans des traditions conservatrices. En province ou à Paris, dans différentes communautés religieuses, chez les bourgeois et les plus humbles, le carcan qui pèse sur les femmes revêt des atours différents mais reste omniprésent. Si le sujet féministe est clef, ce roman est aussi une ode à l'amour, aux facettes multiples et généreuses.
Traverser une partie du XXe siècle en compagnie d'Adelphe et ses proches, c'est plonger dans un texte merveilleusement travaillé et musical qui nous emporte entièrement avec son rythme très particulier et l'inexorable évolution des personnages. J'ai été autant happée par le récit passionnant que la forme superbe. On se perd volontiers dans ces phrases longues à la syntaxe rebondissante, qui parfois nous donnent l'impression de lire un classique pour mieux nous surprendre quelques phrases plus loin.
Difficile de rendre justice à ce livre, mais en le lisant j'avais tout à fait l'impression de lire un grand roman. A lire et à défendre sans modération !
Ce roman est un véritable coup de coeur, c'est une chose singulière que de vivre une idylle avec un pasteur et être dans la tête de ce pasteur aux côtés d'Isabelle Flaten était vraiment une chose sublime. Il s'agissait bien entendu d'amour complexe mais l'auteure évoquait aussi le regard des autres et la famille. C'est un roman que j'ai aimé même s'il ne détrône pas mon autre coup de coeur du même auteure: Se taire ou pas
Une belle histoire sur la place et le rôle des femmes au XXe siècle. Comme une boucle qui se referme... Dommage que l'absence de saut de ligne donne une sensation d'étouffement dans la lecture.