La notice biographique d'Eric Chevillard a longtemps précisé qu'"hier encore, un de ses biographes est mort d'ennui". Bien qu'il ait réussi à tirer une douzaine de volumes de son blog "l'autofictif", on pouvait donc tout craindre d'une autobiographie, à n'aborder qu'après avoir rédigé son testament. Heureusement, la quatrième de couverture, manifestement due à l'auteur, nous rassure : si le titre est orthographié "avec quatre roues bien rondes" c'est qu'"il s'agit de ne pas traîner". Nous voici rassurés, notre trépas sera bref sinon sans douleur.
Les premières pages rassurent immédiatement sur ce point et inquiètent sur d'autres. Il apparaît immédiatement que Chevillard a passé à la moulinette quantique tous les présupposés de l'autobiographie classique. Partant du principe cher aux biographes d'outre-Atlantique que nul détail n'est négligeable dans une vie, car impossible à enrayer est la chaîne de causalité qui lie les uns aux autres tous les faits et gestes d'un individu, Chevillard annonce qu'il ne va rien oublier. Non, rien. Pour nous en tenir aux toutes premières pages et ne pas déflorer l'intrigue, évoquons une éraflure au bras provoquée par un échafaudage, des cartons à pizza utilisés comme parapluie, l'élimination d'une verrue, un rôtisseur qui met des pintades à la broche, un avion raté pour Madrid et un parasol qui s'envole. Évidemment le lien logique entre tous ces événements est postulé, affirmé, martelé par Chevillard et demeure totalement opaque au lecteur qui ne retient qu'une cascade irrésistible d'anecdotes minuscules. La peur naît alors : c'est une superbe provocation, mais vais-je vraiment tenir 170 pages ? En fait oui : quelques fils narratifs apparaissent, si j'ose dire, par récurrence, et l'on se rend compte que l'on a bel et bien affaire aux aventures chronologiques quoique banales d'un individu qui écrit les mêmes livres qu'Eric Chevillard et, le renseignement finit par tomber, porte le même nom.
Le livre continue sur le même ton, avec un subtil effet d'accélération du temps, sous la forme de fragments narratifs à peu près jamais datés sinon par allusion, et bien entendu rempli d'ellipses là où il faudrait relier, et au contraire de constructions logiques emphatiques là où seul règne le hasard.
À condition que le hasard existe. Chevillard narrateur accompagne son récit d'un discours de la méthode ultra-déterministe, sapé bien entendu par l'absurdité des exemples, et le discours de "Monotobio" constitue en réalité une démonstration implacable et ironique de l'universalité de la contingence ; pour le lecteur qui n'aurait pas compris, "Candide" et "Jacques le fataliste" sont cités vers la fin…
Mon seul reproche, peut-être injuste, est qu'une fois que Chevillard a pulvérisé les règles de l'autobiographie classique (avec une grande claque sur l'ego de tous les examinateurs d'états d'âme) et imposé ses propres règles… eh bien, il les suit, ces règles, à une petite surprise finale près qui nécessite d'avoir le début bien en tête. Il les suit avec un brio constant qui provoque chez son lecteur l'hilarité urticante qui est sa marque propre, mais enfin, il les suit, et l'impression de nouveauté finit par s'évaporer un peu.