Le mot " peuple " sert aujourd'hui à tout mais n'est plus nulle part. Nombreux sont ceux qui s'en réclament ou bien qui prétendent le défendre contre les populismes. Incisif et décapant, ce livre change la perspective ; il montre la nécessité de réinventer des mobilisations qui se passent à présent du mot et se méfient du mythe. " Je fais partie du peuple ", " je veux défendre le peuple ", " "les gens', c'est le peuple " : les dernières élections présidentielles ont vu plusieurs candidats, retrouvant des accents déjà anciens, prendre possession du mot. Certains, dénonçant la montée du populisme, opposent désormais la nécessité de ne pas abandonner le peuple à tous ces détournements. Mais le mot, fétichisé, est sans doute plus trompeur que jamais. S'agit-il de parler d'une entité nationale douée de souveraineté, de décrire une catégorie de femmes et d'hommes formant la " classe populaire " ou de mobiliser, toujours avec un brin de nostalgie, le symbole un peu vite unifié des révoltes venues d'en bas ? Avec force, Déborah Cohen, en historienne convaincue que les mots ne font pas que désigner le monde mais qu'ils le construisent, pose ici le problème tout autrement. Il n'est plus temps, selon elle, de s'en tenir à reconquérir le mot peuple. Ce qu'il faut c'est se demander ce qui nous manquerait vraiment à l'abandonner. En montrant que les luttes d'aujourd'hui se livrent sans recourir aux mots hérités du passé, elle invite à saisir le peuple, ni mythe ni entité en soi, là où il est, dans les mobilisations qui le font vivre à présent. Déborah Cohen est maîtresse de conférence en histoire à l'université de Rouen. Elle est l'auteure de La Nature du peuple. Les formes de l'imaginaire social (Seyssel, Champ Vallon, 2010).
Ce livre tourne autour du concept de peuple, de son utilisation performative et du sens qui est donné en fonction des classes sociales qui se l'approprient, des gilets jaunes à Marine Le Pen. Cohen définit ainsi le peuple comme toutes les classes sociales qui subissent la domination des dominés, et qui, à un moment de leur vie, ont voulu ou ont agit contre leur domination. Personnellement, c'est ce que j'appelle "Panprolétariat" pour utiliser un vocabulaire défini d'un point de vue marxiste pour y ajouter la racine Pan- qui insiste sur la pluralité des groupes sociaux concernés. Néanmoins je trouve son raisonnement intéressant, ne serait-ce que pour retirer un concept de la bouche de l'extrême droite. Plus encore, Cohen pousse à faire cesser de chercher le concept du peuple dans le passé, à voir par exemple la renaissance de 1968 dans les gilets jaunes, ce n'est pas nécessaire, le peuple existe aujourd'hui et ici, autant qu'il a existé hier et autre part.
Ce que j'ai trouvé intéressant, c'est la partie sur le traitement du peuple afin de faire perdre sa résistance, Cohen parle de "fabrique de l'indifférence" qui détériore les émotions collectives, qui créent donc du lien collectif et de la résistance. Elle illustre cette fabrique de l'indifférence avec notre rapport à la mort, à celles des victimes de la domination (suicides des agriculteurs, des LGBTI+, des réfugiés, des victimes des violences policières, etc) qui ne suscitent que de manière insuffisante la réaction, faute à un traitement de normalisation, voire d'indifférence.
Le livre est très court (74 pages) pour le prix de 9€, donc c'est relativement accessible. Je recommande le livre comme base de réflexion sur le concept de peuple, bien plus que l'ouvrage collectif "Qu'est-ce-que le peuple ?" Dont j'avais déjà parlé auparavant.