Il nous est permis aujourd'hui d'investir un monde où toute information, toute connaissance, est susceptible d'à la fois occuper la conscience et ainsi permettre au sujet d'énoncer, paisible ou pas, « je sais », autant qu'il lui est permis de classer ces mêmes savoirs à l'angle de l'obscur, voisins à la fatalité, où toute interrogation et critique devient futile et, finalement, fuyante et difficile à retenir, puisqu'elle ne semble être en mesure de s'accrocher à la réalité.
Or, c'est un fantasme. « C'est comme ça », « c'est naturel », sont des donnés brandis avec facilité qui ont malgré tout nécessité des processus historiques complexes de fabrication, des années de peaufinage afin d'être en mesure de faire figure d'autorité dans bon nombre de combats : antiracisme, féminisme... se heurtent encore aujourd'hui à de tels arguments naturalistes qu'il paraît souvent difficile de les déconstruire pour les évincer, et enfin réfléchir, tant ils paraissent couler de source dans une évidence « qui va de soi », comme le mouvement de la rivière, aussi intacte, ainsi inatteignable.
Or, ce n'est que par la production, active, d'ignorance, que l'on parvient à ce genre de résultats où la remise en question – absente des débats, éloignée des apéros – fuit les discours pour aller se terrer dans les académies que l'on accuse de ne pas assez vulgariser pour nous la préciosité des connaissances, qu'elles seraient trop avares pour partager. Finalement, ce n'est que par l'industrialisation de faits établis – tels que « les hommes aiment femmes » ou « les banlieues regorgent de violence » – que l'on paraît se complaire dans les savoirs dits naturels, que l'on entend à la télé, que l'on reproduit dans les discours, que l'on défend avec assurance. Mais c'est, parfois, par manque d'Histoire que l'on oublie. Puis que l'on affirme. Sans savoir. Sans étudier. Sans reconnaître que, si l'on sait tout ça, c'est parce-que l'on a oublié le reste, et que cet oubli réduit ces combats à des sujets contemporains, qui en réalité sont en cause depuis toujours, où la vision du sujet elle-même est, par conséquent, réduite et donne lieu, par exemple, comme le dit Judith Butler, à un « champ de visibilité racialement saturé », via lequel on continue d'abattre en invoquant la légitime défense.
Alors, si c'est par manque de traçabilité que l'on est en déficit d'Histoire, n'y aurait-il pas dans la production de généalogies des combats un intérêt pour une meilleure compréhension des violences ?
C'est à ce dessein qu'Elsa Dorlin, professeure de philosophie à l'Université Paris 8, concentre dans Se défendre une généalogie allant du 17ème siècle à ce jour des moments de passage à la violence défensive qui ne lui ont semblé « pouvoir être rendus intelligibles en les soumettant à une analyse politique et morale centrée sur des questions de "légitimité" ».
Passant en revue une « brève histoire du port d'armes », ou encore les révoltes des suffragettes, les ghettos de Varsovie, les origines du kravmaga et allant jusqu'à l'analyse de jeux-vidéo ainsi que du livre Dirty weekend – le roman sera « le dernier opus à faire objet d'une interdiction de publication et de diffusion auprès du Parlement de Londres en 1991, et son autrice, Helen Zahavi, sera jugée comme « malade mentale » –, l'ouvrage donnera une visibilité sur ces moments où les classes dominantes – qu'il s'agisse de colonisation, blanchité, hétéronormativité ou encore de patriarcat – ont œuvré au travers de lois ou théories diverses à désarmer des corps stigmatisés comme violents, déviants, inférieurs, les rendant à travers l'Histoire indéfendables en une « technologie de pouvoir qui n'aura jamais autant investi [une] logique défensive pour assurer sa propre perpétuation. »
Ainsi, il sera question dans ce livre de distinguer l'autodéfense, ici vue comme une nécessité vitale, comme une expression de la vie corporelle des sujets sans défense, de la rhétorique de la légitime défense qui « paradoxalement défend des individus toujours déjà reconnus légitimes à se défendre par eux-mêmes » et produit, par conséquent, plutôt des meurtres racistes et paranoïaques puisque « la possibilité de tuer autrui est ainsi légitimée à la seule condition [de se sentir] "raisonnablement menacé.e." »
Ce n'est pas pour rien, mais pour tout le monde, que des chercheuses et chercheurs, des autrices et auteurs, mais encore sociologues ou artistes de tous horizons œuvrent pour la déconstruction, contre la stigmatisation, et pour l'Histoire, afin de rendre intelligibles les mécanismes toujours fondés sur des logiques d'assujettissement grâce auxquelles perdurent, encore aujourd'hui, des systèmes de domination. En effet, le livre d'Elsa Dorlin lutte contre l'ignorance, contre la production active et délibérée d'ignorance d'où découlent racisme, sexisme, homophobie... et qui, main dans la main avec la justice, demeurent encore souvent impunis, trop peu discutés, rarement rendus visibles. « Et, en effet, on ne peut pas le demander poliment, cela fait bien longtemps qu'on le sait. Et, comme on ne peut pas le demander, il faut frapper en premier. »